BONNE LECTURE !...


SOUVENIRS D'ALBERT BOUFFIER

Avec la participation de
Robert LAGUILLE, Bernard BAUWENS, Jean COAT
A l'intention des anciens ou de leurs amis

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier :

* Monsieur Alain BELLOT, Contre Amiral, chef du service historique de la marine.

* Monsieur Alain MORGAT, chef de la bibliothèque centrale de la marine, Château de Vincennes,

d'avoir bien voulu nous accorder l'autorisation de mentionner, dans cet ouvrage, nombre d'éléments contenus dans les rapports d'état-major dans la marine en référence aux évènements dont le croiseur Suffren a participé en Indochine.

Avec toute notre gratitude.

UNE MISE AU POINT CONCERNANT L'ARMEMENT

Les caractéristiques de l'armement du Suffren ont subi des modifications par rapport aux informations d'époque mentionnées dans la brochure ci-dessus.

Ces modifications sont consécutives à l'évolution des armes depuis la seconde guerre mondiale.
Concernant :
* l'armement en matériel lance-torpilles supprimé
* idem la catapulte ainsi que les 2 avions embarqués,
* idem les canons de 37 m/m.


Les espaces libérés ont été compensés par une importante installation D.C.A. comprenant :
* des 40 Bofors jumelés,
* des 20 m/m Oerlikon,
* mise en service de radar et d'asdic.

Ont été conservés et en service les armements des tourelles de 203 m/m ainsi que de 8 batteries de 75 m/m antiaériennes.

AVANT PROPOS

En préambule à un mémoire d'un temps déjà lointain, je tiens à remercier :

* Robert LAGUILLE, dont le concours a permis d'apporter une précieuse information documentaire, comprenant les rapports d'état-major de la marine dans deux ouvrages de 400 pages, tomes II et III, des années 1945/1946 et 1947/1949. Service Historique de la Marine.

* Bernard BAUWENS, dont la mémoire est toujours fertile, avec l'avantage complémentaire de lettres d'époque conservées à ce jour et dont nombre d'écrits ont permis de prendre repère.

* Jean COAT, qui avait noté avec minutie tous les lieux et toutes les dates des déplacements du Suffren sur les mers et... les continents.

Albert BOUFFIER

ANCIENS DU SUFFREN

Nous avions un peu moins ou un peu plus de 15 ans lors de la déclaration de guerre en 1939.

La capitulation de 1940 suivie de l'occupation furent le creuset de notre jeunesse qui modela en nous un puissant désir d'évasion, de liberté et de dévouement à la nation.

Evasion que le destin poussa un jour vers les rivages de l'Indochine, mais que les années ont conservés au fond du coeur et de la mémoire, par l'attachement que nous lui portons, nous pouvons dire qu'elle est notre deuxième Patrie.

Malgré ce qui peut être enduré par nombre d'anciens, beaucoup d'entre nous ont succombé à une douce maladie que l'on appelle la vietnamite ou le mal jaune qui frappa les amoureux de l'Indochine.

De cette passion, il n'est pas surprenant, malgré les années passées, que les anciens du "Suffren", cinquante-cinq ans plus tard, cherchent encore à se retrouver.

AU CHEVET DE L'HISTOIRE

Dans le contexte de l'époque des années 39/45, les français étaient profondément attachés à la notion de l'Empire. Les communistes y compris, chacun trouvait tout naturel le retour de la France en Indochine.

En 1945 Gaston Monerville déclarait :
* "Sans l'Empire, la France ne serait qu'un pays libéré. Grâce à l'Empire, elle est un pays vainqueur".
Nous nous souvenons que l'Empire a été un atout majeur pour la libération de la Métropole.

Le 14 novembre 1944, le gouvernement affichait déjà ses convictions. René Pleven, Ministre des colonies, avait fait un exposé dans lequel il s'écriait : "Nous devons chasser le Japon de l'Indochine. La souveraineté de la France demeure intacte, il nous revient de chasser le Japon des possessions qu'il a envahies".

Relation de cause à effet ?
Décembre 1944, au centre Sirocco (Cap Matifou) à Alger : une réunion d'information avait été organisée pour les marins à la caserne de la coloniale, à Maison Carrée. Assis sur des bancs, ils virent un 4 galons de l'armée se présenter et déclarer :
* "Les marins, nous vous avons fait venir pour vous informer que vous serez [des premiers] à débarquer en Indochine. L'Indochine est sous l'occupation japonaise, notre devoir sera de la pacifier !".
Cette déclaration fut suivie d'une dissertation enflammée sur cette Indochine belle et captivante que nous aurions à découvrir. La surprise était de taille, nous avions eu du mal à admettre sur le coup cette éventualité. Nous fûmes pour la plupart expédiés sur le Jean-Bart, à Casablanca. Enfin, sur le Suffren.

En ce début d'année 1945, nous étions les marins d'une France qui achevait de vaincre la servitude de l'occupation et de pousser l'ennemi à la défaite. Nous en éprouvions un indicible sentiment de fierté.

Dans ce temps et depuis cinq années les circonstances avaient isolées l'Indochine de la France et nous allions enfin faire route vers ce continent lointain dont bien des évènements nous y avaient précédés et dont le coup de force japonais du 9 mars 1945 avait malmené nos compatriotes mis en voie d'extermination.

Profitant aussi de ces circonstances....

Hô Chi Minh s'était déjà lancé dans la course au pouvoir. Le 2 septembre 1945, il avait proclamé l'indépendance du Vietnam et la création de la "République Démocratique du Vietnam".

Les groupuscules nippons, les sectes, les Hoa Hao, les caodaïstes, les Binh-Xuyen, disposaient de formation militaire, équipés par leurs protecteurs japonais. *

* (Ph. FRANCHINI. Les guerres d'Indochine. Pygmalion. 1988. p; 191 et 242

Ce sont les britanniques qui seront les premiers arrivés.
Le 5 septembre 1945, le 1er détachement de la 20è division hindoue, les Gurkhas atterrissent à Saïgon. Ils sont commandés par le Général Gracey, un petit détachement français les accompagne.
Leur mission est uniquement de désarmer l'armée japonaise. Dans les jours qui suivirent.... le massacre de la cité Hérault à Saïgon marquera le sommet de l'horreur. Du 24 au 25 septembre, les habitants de la cité Hérault, pour la plupart des métis ou des blancs mariés à des annamites, sont des personnes généralement de condition modeste. Dans son ouvrage, "Les guerres d'Indochine", Philippe Franchini a parfaitement relaté cette terrible tragédie...

Des 300 personnes, hommes, femmes et enfants, surpris dans leur sommeil, la moitié est massacrée, les autres atrocement suppliciés. Des français sont émasculés et leurs parties sexuelles cousues dans la bouche de leur femme vietnamienne. D'autres femmes enceintes sont éventrées et leur foetus arraché.
La responsabilité en sera attribuée aux Binh-Xuyen, considérés comme d'ignobles monstres sans foi ni loi.
La grande vague de haine se déchaîne même sur les américains de l'O.S.S. Le 26, le Colonel Dewey, chef de l'O.S.S. est assassiné. Les Gurkhas dépêchés pour le libérer arrivent trop tard. Ne pouvant supporter de voir massacrer les blancs et contraint d'en contempler le spectacle, le Général Gracey fait réarmer 1400 soldats du 11ème RIC emprisonnées par les japonais et libère également les parachutistes français prisonniers. Le Général déclare la loi martiale qui permettra ainsi la sauvegarde de vie humaines menacées

Au mois de septembre 1945, le Suffren est rentré à Toulon, après une mission en août où il a débarqué à Ceylan une compagnie du C.L.I. (Corps Expéditionnaire d'Intervention) dont la mission est d'être parachutée dans le nord Vietnam pour venir en aide à la résistance française contre les japonais.

A Toulon, en ce même mois, une activité fébrile règne à bord du Suffren. Un complément d'équipage embarque : électriciens, mécaniciens, canonniers, armuriers, etc... Un vétéran, en tenue kaki, qui vient on ne sait d'où, se remarque au poste des canonniers. Lorsqu'ils se rencontrent avec le Pacha, ils se serrent la main. On ne pose pas de questions, mais on remarque !!!

La vie à bord du Suffren est un soulagement par rapport à l'existence du marin au dépôt des équipages. Nous découvrons qu'à bord, la discipline est beaucoup plus consentie qu'imposée. L'équipage fait corps avec son bateau et en est fier. Dans l'esprit du bord, nous apprenons que si le Pacha ne porte pas la casquette, on est dispensé de saluer. Notre Commandant, familièrement appelé le Pacha, est le Capitaine de Vaisseau Delattre ; il doit nous quitter bientôt pour une retraite bien méritée. Il est un vieux loup de mer, tatoué devant, tatoué derrière : il est respecté comme un Dieu et l'équipage l'aime comme un père.

Le 21 septembre, 400 hommes d'un contingent de l'armée de terre ont embarqué. Paré à manoeuvrer ! Appareillage destination Saïgon. Le cap est d'abord mis sur Alexandrie, où nous arrivons le 26, jour de la fête nationale égyptienne. Pour nombre d'entre nous, c'est la découverte d'une grande ville dans un monde différent. Nous mettons en mémoire tout ce que l'oeil peut observer. L'uniforme français ne passe pas inaperçu.

Le Suffren à Alexandrie :
le drapeau égyptien en haut du mât

Les regards que l'on croise sont froids, voire hostiles. Le temps passe, lorsqu'il faut se présenter à la porte n° 9 donnant accès aux quais où nous nous retrouvons une centaine à attendre la chaloupe qui nous ramènera à bord. Chacun ramène quelques souvenirs achetés à terre. Dès l'accès aux quais, l'affaire se gâte avec la police ou la douane qui nous cherche garouille. Les discussions s'enveniment, ça gueule et ça bouscule fort. Un groupe de permissionnaires de la Royal Navy évite de se mêler et embarque promptement dès que leur chaloupe arrive. Chez nous, la bousculade ne cesse qu'avec l'arrivée de nos chaloupes. Nous quittons le port d'Alexandrie et ses moments désagréables.

Le 26, nous arrivons à Port-Saïd. La statue de Ferdinand De Lesseps trône à l'entrée du canal, elle nous rappelle que ces 168 km de canal qui relient Port-Saïd à Suez sont l'oeuvre d'un français de génie.

L'entrée du canal,
la statue de Ferdinand DE LESSEPS

Le 27, nous passons Suez. Nous sommes sur la mer Rouge, la chaleur y est devenue torride. Les tôles du Suffren sont brûlantes a y faire cuire un oeuf dessus.

Franchissement du canal de Suez

Le 30, nous faisons escale à Aden. Rien de beau qui puisse attirer le regard. Pas d'arbres, une terre brûlée par une extraordinaire sécheresse. Nous appareillons le même jour pour l'océan Indien. L'océan est en perpétuel mouvement. Malgré son énorme masse de 10000 tonnes et ses 194 mères de long, le Suffren, après un temps, enfonce son étrave, ressort de l'élément et replonge. Dans le mouvement de bascule, les hélices sortent de l'eau et la machine s'emballe.

Le port d'Aden

A l'approche de Colombo, la première terre que l'on aperçoit est l'Ile "Minicoy". Plate et posée sur l'océan, presque circulaire, elle étale une nappe de verdure qu'entoure une couronne de sable blanc. Nous sommes le 4 octobre et déjà en Extrême-Orient !.

Colombo est à la fois un grand port et une grande ville sous le climat tropical. L'Ile de Ceylan est riche de pierres semi-précieuses. Nous sommes ici chez les anglais ; si on l'oubliait, les restaurants nous le rappelleraient. Attablés devant un beef-frites, vous disposez de deux biscottes dont on ne fait qu'une bouchée. On rappelle le garçon qui rapporte deux biscottes. Lorsque l'on insiste en fronçant les sourcils, il est encore surpris, puis un "Ah... French !" ; ça y est, il a compris, il se rapplique enfin avec une pile de biscottes.

Nous avons quitté Colombo pour Trincomale, Trincomalee pour les anglais ; nous y séjournerons jusqu'au 16 octobre.
Trincomale : nous sommes ici dans le port militaire de la flotte anglaise, situé diamétralement opposé à Colombo. La nature y a façonné de petits lagons, où depuis les rives, les palétuviers plongent leurs racines dans l'eau, puis se développent en épais massif de verdure. Chaque navire y trouve sa place, comme pour se cacher des regards indiscrets. A terre, une immensité de cocotiers ferme un horizon de palmes. La beauté du site se décrit en un mot : "paradisiaque" !.

15 et 16 octobre : escale à Singapour. Le Suffren se trouve à un poste d'amarrage tout proche d'un bâtiment de guerre soviétique. En aucun moment, nous ne surprendrons âme qui vive à bord...
Curieuse discrétion !!!.

Le 17 octobre, nous franchissons le détroit de Malacca, infesté de mines que les japonais ont déposées pendant la guerre. Ces moments d'inquiétude passés, nous contournons le golfe du Siam.

Arrivée au Cap Saint Jacques : la découverte est surprenante. Toute une flotte de navires marchands gît sur les hauts fonds, mâts et structures dépassant du niveau de l'eau. Spectacle hallucinant ! Le Croiseur "Gloire" nous attendait.

Nous nous plaçons dans son sillage et nous nous engageons dans l'embouchure du Mékong (communément appelé Rivière de Saïgon). Chemin faisant, en suivant la remontée du fleuve, quantité de navires ont aussi été coulés à la queue leu leu, leurs étraves dépassent du niveau du fleuve ou se trouvent couchés sur le flanc. Au micro, une voix s'est fait entendre :
* "Poste de combat D.C.A."
Les hommes de l'armement des pièces foncent à leur poste. Les canons de 75, les 40 Bofors, les 20 Oerlikon sont parés. Le soleil tape dur ; immobile, cramponné à sa mitrailleuse, chacun tente de scruter les grands espaces verts qui s'étendent de part et d'autre des rives. La navigation sur le fleuve se fait lentement. Du pont à la passerelle, chacun observe, autant par curiosité que dans l'attente de ce qui peut survenir. Le bruit de la machine dans les entrailles du navire trouble seul le calme apparent. Si la mémoire est exacte, la navigation dure environ deux heures trente !.

Ce 19 octobre, nous accostons à Saïgon. Les aussières sont capelées au quai marchand. L'appel au poste de combat sur le parcours Cap Saint Jacques Saïgon n'aura été qu'une bonne précaution. Le Mékong roule ses eaux brunâtres. Du haut de nos bastingages, nous observons de grandes jonques à quai, ou les occupants vivent en famille. Notre présence ne les détourne pas de leur flegme très oriental. Sur le quai, une guérite est flanquée d'une sentinelle japonaise. Le factionnaire présente les armes à quiconque du Suffren mettant pied à terre, du matelot au commandant. "C'est à ne plus rien comprendre !". Côté ville, apparaissent les bâtisses, de la verdure et des clôtures de ciment ajourées. Nous découvrirons que l'une de ces bâtisses, sur l'avenue menant à l'embarcadère, fait dancing. Les musiciens sont philippins. La rive opposée du fleuve est cachée dans un massif de verdure. 16 h 30 les permissionnaires à l'appel. Tenue coloniale et toujours impeccable.

Le Suffren accosté au quai marchand à Saïgon

La coupée franchie, à pieds ou en "pousse", on se dirige vers la découverte de Saïgon...

Les grands boulevards : la rue Catinat, le Boulevard Charner, la poste (superbe), la Cathédrale (imposante), le jardin botanique, le boulevard Gallieni. Ca sent vraiment la France. Le ballet des "pousse-pousses", la gracieuse silhouette des vietnamiennes vêtues de leur tékouan font bonne couleur locale.

La Cathédrale de Saïgon

Les marchés étalent leurs leurs et leurs fruits exotiques aux multiples couleurs, mangues, pamplemousses, mangoustans, bananes, ananas, etc... Enfin, la boisson irremplaçable : la bière "LARUE".
Ah ! les petits restaurants où l'on trouve toujours une bonne soupe chinoise ! cela n'éclipse pas pour autant les bonnes tables du "chalet" ou celles de Dakao. Les mets y sont raffinés, mais le prix aussi. N'oublions pas, après le rapas, le petit verre de cacao pour la digestion.

La curiosité et le besoin de découverte nous poussent jusqu'à Cholon, à 7 km de Saïgon. Cholon est réputée pous ses bordels, ses maisons de jeux et ses fumeries d'opium. Ce n'est pas un lieu à fréquenter trop longtemps. Saïgon ou Dakao... C'est bien mieux.

LE GENERAL LECLERC

Le 5 octobre, le Général Leclerc est arrivé à Than Son Nuth. A partir du 19 octobre, nous aurons l'occasion de ses visites à bord du Suffren et nous aurons le plaisir d'apprécier sa présence et ses attitudes qui caractérisent toujours chez lui l'esprit des Forces françaises libres.

LA COMPAGNIE DE DEBARQUEMENT DU SUFFREN

Le 26 octobre, la Compagnie de débarquement du Suffren est mise à terre sur la demande du Général Leclerc. L'effectif comprend 5 officiers, 1 médecin de 1ère classe, 122 officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins. Elle sera employée le 27 dans la zone Saïgon-Cholon, puis à la garde de la pyrotechnie de "l'Avalanche".

Le 26 novembre, la Compagnie recevait l'ordre d'occuper l'ouvrage de Rach-Cat, puis la pyrotechnie de Than-Tuy-Ha.
Subissant de nombreuses attaques rebelle, elle restera jusqu'au 9 février, date à laquelle elle sera relevée par un escadron de R.B.F.M.
Elle fut dirigée sur Cap Saint Jacques, avec pour mission de tenir la garnison et de nettoyer la ville.
La compagnie rembarquera à bord du Suffren en avril. Elle avait des blessés mais aucun tué. *

La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955 - Etat major de marine service historique tome II (aout 1945 - Décembre 1946) page 119 n° 63 SG

UN RETOUR PROVISOIRE

Le Suffren quitte Saïgon le 27 octobre avec 500 rapatriés, dont 400 sanitaires. Les rives en lacets du Mékong défilent à nouveau sous nos yeux. Sur le pont milieu, les soldats rapatriés sont affalés conte l'atelier à torpilles. Leur état physique fait peine à voir [que de souffrances ces malheureux ont-ils dû endurer ?] . Nous avons été prévenus : "attention, ne les faites pas boire !". Nous repassons le détroit de Malacca avec ses mines à la dérive. Nous sommes à 24 heures de Singapour. L'un des soldats rapatriés décède d'une dysenterie. Ce garçon été un gars de grande taille, que le destin a emporté trop tôt.

La cérémonie au mort, sur la page arrière un planchon a été installé en plan incliné, en dépassement des 2/3 du bastingage. Le corps du malheureux a été déposé sur ce plan incliné et recouvert du drapeau tricolore. Nous sommes groupés au garde à vous. Le premier maître timonier gonfle ses poumons, de son sifflet sortent des sons modulés, traînants et alternés. Un ordre bref. Un sinistre bruit de chaînes crisse lorsque la gueuse entraîne le corps vers la profondeur des abîmes. Nous aurons été à la fois les seuls témoins et sa seule famille dans ce terrible moment. Jamais, cette image ne s'effacera de nous.

Le 29, nous accostons à Singapour. Une occasion de plus d'un tour à erre. Le 2 novembre, nous retrouvons Trincomalee. Le site est toujours captivant et reposant. Un match de foot a été organisé avec la Royal Navy durant lequel nous n'avons guère brillé. Nous avons probablement plus de qualités pour la mer que pour le ballon.

Nous retrouvons l'océan Indien avec des creux. Si dans cette région, les pirogues sont construites avec des balanciers, ce n'est sans doute pas pour rien. Le 10, escale à Aden : l'endroit est toujours aussi triste. Nous savons de cette terre qu'elle a été le pays de la reine de Saba.
Le 14 et le 15, de nouveau le canal de Suez. Nous revoilà sur la Méditerranée. Une nouvelle escale à Alexandrie : toujours aussi sympathique, le regard des égyptiens. Mais cette fois, pas d'histoires avant embarquement.

TOULON

Ce 21 octobre, le Suffren est de retour à la mère Patrie. Toulon est toujours marquée par les blessures de la guerre. Des bâtiments de l'arsenal sont en ruine, effondrés sous les bombardements. La rade offre le triste spectacle de ce que fut notre belle escadre, tuée par le sabordage de 1942.

Les restes du cuirassé DUNKERQUE

Le 21 octobre au 4 novembre, 15 jours vont s'écouler, entre entretien, réparations, appareillages pour exercices de tirs en mers. Ces tirs concernent des exercices D.C.A. qui s'effectuent après un lâcher de ballons, ou sur une cible tractée par avion.

Dans le 1er cas, les 6 canons de 75 crachent un feu nourri dont les éclatements en altitude forment une barrière de feu couleur rose.
Dans le second cas, il s'agit d'un tir décalé sur une cible tractée. Alors que l'avion passe et repasse dans le ciel, les canonniers ajustent leur tir sur la cible.
Ces exercices répétés sont longs et mettent les nerfs à vif par l'attention qu'ils requièrent.
Il est arrivé que la trajectoire d'un obus se soit décalée et passe un peu trop près de l'avion tracteur, ce qui fit piquer au pilote la colère de sa vie. Il largua sa cible et rentra à sa base.

Dès le 6 janvier, nous allons effectuer des allers-retours entre Afrique du Nord et métropole, afin de ramener les troupes venant d'Allemagne (1200 par voyage, si le chiffre est exact).

Le 6 nous quittons Marseille. Le 8 à Alger, le 9 à Oran, le 10 à Marseille, le 12 à Alger, le 13 à Toulon, puis de nouveau le 17 à Oran, le temps pour quelque moment à terre, de prendre un tramway et retrouver quelques connaissances. A Oran, la promenade de l'Etang surplombe le port. Vu de haut, la silhouette du Suffren est superbe. Ses 194 mètres de long et son artillerie alignée sont du plus bel effet. Le 19 de nouveau à Marseille. Le 21 à Alger, le 23 à Toulon, le 27 à Marseille. Du 29 janvier au 2 février, "Ferry-Ville et Bizerte". Le 4 à Toulon.

Au cours de nos navigations, il y a toujours quelques moments qui permettent à un groupe de se rassembler afin de réaliser la photo souvenir, souvent par spécialité ou corps de métier.

Un groupe d'électriciens sur la plage avant

pREPARATIFS POUR UN GRAND DEPART

Pour la petite information : la zone située au sud du 16ème parallèle fait partie du théâtre sud-est asiatique sous l'autorité de l'Amiral Lord MOUNTHABATTEN. L'Amiral apportera à partir du 20 octobre 1945, le soutien logistique aux bâtiments français en Indochine. *

* La Marine Française ne Indochine de 1939 à 1955 - Etat major de marine service historique tomme II
(Août 1945 - Décembre 1946) page 97 à 135.


Toulon - 4 novembre 1945. A bord, les grandes corvées se succèdent, corvées de munitions qui emplissent les soutes, caisses que l'on entasse même dans les postes d'équipage et jusque dans les coursives.

Les corvées de vivre font de même. Une corvée de viande embarque des demi-quartiers de boeuf, faisant la navette entre le quai et la chambre froide, en empruntant e pont arrière.
Dans ce transbordement, le matelot de corvée disparaît sous la carcasse de boeuf qu'il transporte verticalement. Vu de dos, l'on ne perçoit que la carcasse et les pieds du porteur qui gesticule.

L'officier qui surveille cet embarquement remarque qu'un quartier se déplace en zigzaguant sur le pont. Intrigué, l'officier s'approche, reconnaît le garçon à la barbe rousse et lui dit :
* "Mais, T...., vous êtes saoul ??"
Et l'autre de lui répondre :
* "Eh oui, Lieutenant, mais c'est pas vous qui payez !".

Bien longtemps plus tard et après ce moment cocasse, lorsque T.... sera retourné à la vie civile, dans son pays Midi-Pyrénées, nous apprendrons qu'il avait crée un commerce de vins. Ayant connu son tempérament, sa gentillesse et son franc-parler, on ne devait pas pleurer dans son officine.

APPAREILLAGE POUR LE GRAND DEPART

Le 9 novembre, c'est le départ ; cap sur Port-Saïd. Nous franchissons le canal le 13. Le 16 nous sommes à Aden, le 21 à Colombo, le 25 à Singapour. Les escales se ressemblent, comme à l'accoutumée ; l'infirmier est à la coupée des permissionnaires, muni d'une grande boîte pour distribuer les protections d'usage.

Nous franchissons à nouveau le détroit de Malacca. Il y a vraiment de quoi serrer les fesses. Qui n'a pas eu le coeur un peu serré lorsque nous passions tout près de ces grosses boules noires ?. Pour mémoire, le Richelieu, qui y est passé, avec son important tirant d'eau, a touché une mine.

Le Commandant Jubelin, Commandant le Triomphant, a parfaitement décrit dans son ouvrage "Marin de métier, Pilote de fortune", cet épisode vécu alors que le Triomphant escortait le Richelieu dans le détroit de Malacca. *

* Le commandant JUBELIN, Marin de métier pilote de fortune - Presse de la cité - France empire, 1951, P. 3994/395.

Nous sommes en ligne de file derrière le Richelieu dans le détroit de Malacca.

Vu du Suffren,
le Richelieu lors du passage au cap Saint-Jacques

La nuit vient de tomber, quelques incidents au crépuscule, ont rompu la monotonie de la navigation. Vers dix heures, l'officier de quart me signale qu'une explosion vient de se produire contre la coque du cuirassé.

Effectivement, nous avons entendu une sourde détonation. Après dix minutes d'attente, avide de satisfaire notre curiosité, je me décide à attaquer le Richelieu :
* "Avez-vous touché une mine ?"
Il répond :
* "Oui, nous avons une voie de vin dans la cale n° 3".

Nous nous regardons un peu ahuris. D'ordinaire, les mines causent des voies d'eau. Nous ne comprenons pas très bien ce qui nous semble un mauvais mot d'esprit. Ce n'est pourtant pas l'habitude du Commandant Du Vignaux.

Je demande une explication qu'il satisfait immédiatement...
* "Le choc de la mine n'a causé aucune avarie à la coque, mais a cassé le tube de vidange des cuves à vin qui se sont vidées dans la cale, nous avons bien une voie de vin, pour de l'humour, c'est du bon".

LA MER DE CHINE

L'étroit collet du détroit de Malacca franchi, nous avons laissé par bâbord la Malaisie et par tribord l'Ile de Sumatra. Le Suffren navigue sur cette mer de Chine qui a fait rêver les poètes. Bien que réputée par ses typhons, par beau temps, son bleu profond s'offre à la contemplation ; merveilleux spectacle également, que celui offert par les poissons volants évoluant par bond successifs à l'approche de l'étrave et l'extrême mobilité du battement de leurs nageoires ailées aux reflets d'argent... Magnifiques moments que nous offre la nature !.

Nous revoici franchissant le Cap Saint-Jacques et la remontée du Mékong. Nous accostons au quai de l'arsenal, à Saïgon où nous allons séjourner du 27 février au 16 mars.

Afin de se positionner par tribord au quai de Saïgon, le Suffren doit dépasser son emplacement, remonter la rivière et parvenir à faire demi-tour sur le fleuve. Ses 194 mètres de long nécessitent une manoeuvre un peu particulière. Pour ce faire, un endroit de terre a été repéré où l'étrave peut être lancée contre la rive et pénétrer dans le sol. Une fois engagée contre terre, les hélices fonctionnent l'une en marche avant, l'autre en marche arrière. Le navire pivote et parvient ainsi à se dégager. Cette opération a un style bien impressionnant. Il advint un jour, qu'ajoutant à ce spectacle, un troupeau de buffles broutait l'herbe du rivage, alors qu'au même moment, le Suffren se présentait pour effectuer son demi-tour. Spectacle cocasse d'un navire qui semble vouloir aller "au sec" au milieu d'un troupeau de buffles affolés !. Rien de cassé, mais quelle image !.

Saïgon nous est devenue une ville familière, malgré les évènements que l'on sait, en particulier en banlieue. Les permissionnaires, lors de l'inspection pour aller à terre, sont groupés par 3, au second, il est remis une mitraillette avec le chargeur engagé, afin qu'il puisse protéger les deux autres en toute éventualité. A notre connaissance, rien n'aura été signalé en ce qui concerne les gars du Suffren. Ceci n'a pas nui aux liaisons d'amitié qui ont pu se créer avec des familles européennes, qui nous font le plaisir de nous exprimer leur sympathie et qui nous accueillent chez eux. Nous aurons déjà connu ces marques d'affection, lorsque nous effectuions des séjours prolongés à Alger ou à Casablanca. Nous connaîtrons aussi de tels témoignages lorsqu nous irons à la concession française de Shanghai, où dans la rue, un regard, une interpellation [d'ou es-tu ?] finissaient en retrouvailles entre français. Celles-ci, loin de la mère Patrie, sont toujours superbes et émouvantes.

Jusqu'à ces moments et les dernières semaines éculées sans grands évènements marquants, nous aurons vécu à bord du Suffren, hors des contraintes d'exercices d'usage et par comparaison, comme des touristes en temps de guerre !.

Les jours qui vont suivre nous ferons entrer de plain-pied dans les évènements qui marqueront l'histoire de la France en Indochine.

Nous nous trouvons à Saïgon lorsqu'au Tonkin, débute le 6 mars 1946, l'importante opération Bentré. La situation évoluera très vie, comme nous l'évoquerons un peu plus loin. Lorsque nous arriverons au Tonkin le 19 mars avec les renforts d'usage, les chinois auront hissé le drapeau blanc et notre armée foncera sur Hanoi.

En baie d'Along, le calme a remplacé les turbulences des débarquements.

Nous arrivons donc au mouillage du lieu-dit "de la noix" en eaux profondes et abrité par une multitude d'îlots rocheux. Le paysage est féerique, nous sommes bien dans l'espace marin de la 7ème merveille du monde. Les sampans de pêcheurs et les jonques aux viles typiques meublent ce fabuleux décor.

Panoramas de la Baie d'Along
Panoramas de la Baie d'Along

Nous arrivons donc au mouillage du lieu-dit "de la noix" en eaux profondes et abrité par une multitude d'îlots rocheux. Le paysage est féerique, nous sommes bien dans l'espace marin de la 7ème merveille du monde. Les sampans de pêcheurs et les jonques aux viles typiques meublent ce fabuleux décor.

Le 24 mars, la flotte des forces navales d'Extrême-Orient offre une parade au Président Hô Chi Minh qui se tient avec les autorités à bord de "l'Emile Bertin".

Le 24 mars, la flotte des forces navales d'Extrême-Orient offre une parade au Président Hô Chi Minh qui se tient avec les autorités à bord de "l'Emile Bertin".

Le Président Hô Chi Minh
reçu à la coupée de l'Emile Bertin

Vu de l'Emile Bertin,
le Suffren au second plan

Le Suffren a pris place dans le sillage de celui qui le précède et pour celui qui le suit.

Le 29, nous sommes à Port Dayot, entre ciel, mer et nature. Nous sommes dans la région des moïs. Il se dit que la propagande japonaise avait dénigré la France et affirmé que nous étions anéantis. Plus d'armée, plus de marine. A cette contre-vérité, deux moïs de forte musculature, vêtus d'un pagne, équipés d'un arc et de flèches, ont été invités à voir de leurs yeux que nous n'étions pas laminés et que nous avions une marine qui en imposait. Ces deux athlètes n'en croyaient pas leurs yeux ; nous voyions leur visage fortement impressionné devant cette gigantesque machine qu'est le Suffren. Il paraît qu'une question leur a été posée :
* "Pourquoi ne portez-vous pas de vêtements ?"
Réponse :
* "Parce que nous sommes civilisés".
A noter tout de même que la température est tropicale.

La journée du 30 au 31 mars, le Suffren est dans la baie de Nha Trang, réputée pour la beauté de ses plages et de son panorama. En raison de la situation à terre, l'équipage est resté au poste de combat. A la fraîcheur, au cours de la nuit, une ration de tafia a été distribuée aux servants des pièces de 75 et D.C.A.

CAM RANH

Une des plus belles baies de l'Indochine !. Le 31 mars 1946 est une date marquante pour les évènements politiques à venir. Le Suffren a à son bord l'Amiral D'Argenlieu.

Au mouillage, dans la baie, l'Aviso colonial Dumont d'Urville a à son bord le Président Hô Chi Minh, de retour d'un séjour politique en France.

Hô Chi Minh, suivi d'un collaborateur grimpe à la coupée du Suffren, arrive sur la plate-forme, face à la "porte étanche" du salon de l'Amiral.

L'équipage a été posté à la bande le long des bastingages. L'armurier de service est debout devant la porte, jugulaire au menton, la hallebarde étincelante dans la main droite.

Le Président Hô Chi Minh franchit les quelques mètres du pont qui le séparent de la porte, sa t^te tournée à droite, c'est-à-dire vers l'avant, ce qui lui évite la vue du drapeau français qui flotte au mât arrière.

Dans la marine, il est de tradition que lorsqu'un chef d'état quitte le bord, une vois s'élève au micro :
* "A mon commandement, vive la République"
répété 7 fois. L'équipage doit alors reprendre à chaque fois d'une seule voix :
* "Vive la République".

Au moment même où Ho Chi Minh quitte le salon et se dirige vers la coupée, en réponse à la voix du micro :
* "Vive la République"
l'équipage répond en choeur :
* "Vive la rue du brique"
et lorsque la même voix reprend :
* "Hip Hip hip Hourra"
l'écho est du même humour. Nous n'en dirons pas plus.

L'oncle Hô a prestement descendu la coupée. Qu'en a t-il entendu ?

Le Pacha sort à son tour du salon, totalement satisfait de son équipage.

Pour l'anecdote à ette histoire,le groupe des hommes de la machine avaient été placé pour la circonstance sur la plage avant. Le Commandant en second s'y tenait aussi, mais en cet endroit du bord, la consigne à la discipline n'avait pas été formellement respectée. Le Commandant en second en remarqua deux, particulièrement muets ; le second maître chauffeur, ancien des F.N.F.L. et le quartier maître électricien BAUWENS, ce qui se traduisait pour les récalcitrants à trois jours de consigne double... la tôle ! Heureux pour les deux lascars, le Commandant, dans un esprit différent améliora la situation.

LES ACCORDS DU 6 MARS 1946

Dans le temps, les conventions, accords, désaccords se succèdent.

Le 6 mars 1946, le Vietnam est reconnu par la France comme état libre faisant partie de la fédération indochinoise de l'union française. Son gouvernement accueillera amicalement les forces françaises en relève des troupes chinoises. Le sort de la Cochinchine va dépendre de la volonté de sa population consultée par référendum. Des négociations seront ouvertes sur les relations diplomatiques du Vietnam avec les états étrangers. Sur le statut de l'Indochine, sur les intérêts économiques et culturels français au Vietnam, etc, etc... tous ces points devant faire l'objet de négociations ultérieures à Hanoi, Paris ou Saïgon.

Mais le 6 mars, le terrorisme a repris en Cochinchine, Un millier de notables sont assassinés dans le seul mois de mars. *

* Jacques de Folin. L'indochine 1939-1955 la fin d'un rêve, Perrin, 1993, P. 146

Le massacre d'une quinzaine de catholiques, dans un village proche de Saïgon, inaugure la campagne.

La conférence de Dalat, du 1er au 11 avril 1946, aboutit à un échec. Giap déclare :

* "L'indépendance totale sera arrachée par la force"

L'OPERATION BENTRE

Activité de la Marine pendant le 1er trimestre 1946 et opération de débarquement du Tonkin le 6 mars 1946 ; l'opération Bentré a pour but la récupération du Delta tonkinois.
Situation :

Nos forces : 20700 hommes seront transportés de Cochinchine en quatre vagues de 12500, 2600, 4500 et 2500 hommes, ainsi que le groupement Ponchardier.

Les forces de l'air : 20 Dakota, 18 Spitfire, ainsi que des Junker 52.

Les forces navales : des bâtiments de guerre, des engins de débarquement autonomes, des engins de débarquement légers, des bâtiments de commerce.

Les forces adverses du fleuve rouge à la frontière chinoise est :
* Vietminhs : 20900 hommes
* Armée chinoise : 58150 hommes (la 60è et 90è armée)
* Armée japonaise : 30600 hommes

La situation des français au Tonkin :
* Hanoi : 20000
* Haiphong : 1200
* Vinh : 1250
* Hongay : 250

En Chine, des accords ont eu lieu le 28 février 1946, à Choung-Quing. Ceux-ci ont abouti à une double entente réglant le problème des intérêts français en Chine, ainsi que ceux de la Chine en Indochine, dont l''évacuation des forces chinoises de l'Indochine Nord, dans le courant du mois de mars. Ce qui est fait verbalement le 1er mars.

Le Colonel Crépin, qui a négocié ce dernier agrément, télégraphie à Leclerc qui piaffe d'impatience. La flotte est prête à partir.

Le 5 mars, la machine française se met en marche. Mais, tandis que les convois sont en route pour Haiphong, le débarquement est prévu pour le 6 mars 1946...

Malgré les accords, les chinois renâclent. Le Général Ha Ying Quin, de mèche avec le vietminh, demande une entente préalable au gouvernement vietnamien.

La collusion semble évidente aux français ; ils ne se trompent pas.

Ce même 5 mars, les convois du corps expéditionnaire pénètrent dans le golfe du Tonkin ; l'affrontement paraît inévitable. Les français sont décidés à appliquer les accords du 28 février.

Les chinois, malgré leur attitude, ont reconnu officiellement la souveraineté de la France en Indochine.

Les troupes chinoises tirent sur les navires français. Le corps expéditionnaire encaisse les coups sans riposter.
* "c'est comme à Fontenoy"
s'écrie un soldat qui trépigne d'impatience.

Lorsqu'il est enfin permis de répliquer, une demi-heure plus tard, les français comptent 34 tués et une centaine de blessés. *

* J(Ph. Franchini. Les guerres d'Indochine. Pygmalion. 1988. P. 288/289)

Nous nous bornerons à ne mentionner que les différentes forces navales qui ont été engagées dans cette opération. Un relevé très précis a été mentionné dans les mémoires de l'état major du service historique de la marine,(page 149 à 186).

Les opérations de débarquement ont commencé le 6 mars à 7 h 40 ; elles se sont déroulées jusqu'au 10 mars en 4 vagues successives.

Le résultat de l'opération a été un succès.

Dans son rapport, le Général Leclerc a déclaré que ce rapide succès était dû à la perte de sang froid du Général chinois.

Les marins français qui ont été tués lors des engagements, ont été inhumés dans le cimetière marin situé sur l'îlot bien connu de la baie d'Along.

Réparties en différents groupes, ces unités comprenaient :
* Transports de troupes : Camille Porcher - Espérance - Béarn - Barbleur - Saint Hubert Bie - Céphée - Eridan - Betelgeuse.
* Engins de débarquement : 8 LC.I. - 2 L.S.T.
* Avisos : Chevreuil - Gazelle - (Sénégalais - Algérien - Destroyer d'escorte).
* Patrouilleur : Le Frézoul.
* Croiseurs : Triomphant - Savorgnan de Brazza - Emile Bertin - Fantasque - Tourville - Duquesne.
* Aéronavale : la 8 F.E. et la 8 S. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat major de marine service historique, tome II (Août 1945 - Décembre 1946. Pages 152 à 226).

La première division de croiseurs de 10000 t (Suffren - Duquesne - Tourville) est restée affectée pendant tout le trimestre au F.N.E.O.
Le Suffren a participé aux opérations de mars au Golfe du Tonkin, avant son départ pour une mission en Chine. (Rapport trimestriel Marine Indochine). *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat major de marine service historique, tome II (Août 1945 - Décembre 1946. Pages 152 à 226).

Anecdote.

Dans son livre "l'Indochine 1940/1955", Jacques Follin *

* (Jacques Follin. L'Indochine 1939-1955. La fin d'un rêve. 1993. P. 129)

évoque une lettre du Général De Gaulle du 25 septembre1945, que Leclerc montre à Salan :
* "Votre mission est de rétablir la souveraineté française à Hanoi et je m'étonne que vous ne soyez pas encore là-bas".
Par ailleurs,le Général Buis (alors Commandant) a rendu visite à Marly en avril 1946, à De Gaulle qui lui dit :
* Pourquoi a t-on attendu le 5 mars pour débarquer au Tonkin ? Il est inadmissible d'avoir attendu si longtemps pour le faire".
Le Général Buis ayant répliqué qu'il avait fallu attendre des LS.T. pour le débarquement.
De Gaulle avait rétorqué :
* "Il y a des millénaires qu'on fait des débarquements sans L.S.T.".

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique. Tome II (Août 1945 - Décembre 1946. Pages 73 et 74)

EXPOSION A LA PYROTECHNIE DE SAIGON

Le 8 avril 1946, il est 11 heures du matin ; le Suffren est à quai. 11 heures est l'heure où les "rationnaires" qui prennent leur leur de garde à midi, se présentent sur le pont devant la cuisine des équipages, afin d'y recevoir le repas de consistance (distribution pour la part de deux hommes).

Un puissant souffle d'air est projeté depuis la pyrotechnie, qui en s'engouffrant dans les superstructures du navire, parvient à le soulever légèrement de l'avant. Les hommes en attente devant la cuisine, en ressentent la secousse. L'un d'entre eux, qui est déjà servi, est sur les marches de l'échelle qui descend au poste d'équipage. Déséquilibré, la gamelle part devant, en déversant son contenu. Le tout agrémenté par le son métallique de la gamelle buttant sur les marches jusqu'à sa fin de course.

Depuis la page avant du Suffren, on apercevait une énorme colonne de fumée noire s'élevant vers le ciel. Dès l'explosion produite, la compagnie de débarquement du Suffren a été envoyée sur place, malgré les explosions qui continuaient à se produire à l'intérieur des bâtiments. Selon enquête, ce sont les Binh Xuyen qui ont fait le coup malgré la garde faite par l'armée française.
La 3ème D.I.C. du Général Nyo et le groupement Massu poursuivent souvent en vain un ennemi insaisissable.... Les explosions se firent encore entendre pendant plusieurs jours.

Depuis la date du 20 avril 1946, le Suffren porte la marque du Vice-Amiral Auboyneau, Commandant le théâtre naval d'Extrême-Orient. Celui-ci est suivi par l'embarquement de son état-major, ainsi que par la musique des équipages de la flotte.

Nous aurons ainsi le plaisir d'entendre en de telles circonstances, la musique des équipages jouer la "Marseillaise", toujours suivie du "God save the King".

A noter que nous avons aussi à bord, au sein de l'équipage, 6 marins de la Royal Navy (service des transmissions), avec qui les relations ont toujours été parfaitement "cordiales".

L'HARLEY DAVIDSON OU L'EXPLOIT IMPREVU (anecdote)

La nouvelle a rapidement fait le tour du bord. Lorsqu'il s'agit de rire un bon coup, personne n'en manque l'occase.

Ca se passait un dimanche au bord de l'eau "disait la chanson"...

Alors que nous étions à quai à Saïgon, la scène se passe au pont milieu, devant le bureau des mouvements (B.M.) qui est le lieu où se tient l'officier de quart durant son service.

Depuis que le Suffren est devenu navire amiral, l'Etat-Major dispose d'une superbe Harley Davidson de couleur kaki, dont le quartier maître chef torpilleur s'est porté estafette volontaire.
A noter que le Suffren n'a plus de torpilles, ni lance-torpilles depuis belle luette, article n'étant plus de circonstance).

Donc, cette coqueluche mécanique est sur le pont, le quartier maître chef enfourche l'engin, le met en marche, accélère, mais voilà que le temps de l'éclair, le bolide bondit. La machine s'est violemment projeté contre la paroi du B.M. sur laquelle un extincteur à mousse est suspendu. Sous le choc, ce dernier s'est décroché. Dans sa chute, il percute le sol. Un jet de mousse gicle, l'officier de quart est maculé de mousse. Voilà un incident imprévisible qui maltraite sa fonction. Nous ne ferons pas de commentaires sur la tête qu'à du faire le quartier maître chef torpilleur.

Naturellement, les témoins de la scène se sont marrés à se pisser dessus. Celui qui n'en a pas ri, c'est bien entendu l'officier de quart. Il s'en souviendra d'un oeil vengeur, lorsque les rieurs passeront à l'inspection des permissionnaires pour aller à terre. (Notre collègue Bauwens faisait partie du lot !).

Les rives du Mékong offrent un paysage verdoyant, voire reposant, dont l'apparence est parfois trompeuse quand des factions ennemies s'y tapissent pour perpétuer quelques mauvais coups.

L'Harley Davidson ou l'exploit imprévu (anecdote)

Les rives du Mékong

UN MITRAILLAGE INSOLITE

La nuit est tombée sur Saïgon, le Suffren est à quai, la chaleur est lourde et moite. Pour dormir, l'équipage est plus à l'aise en crochetant le hamac aux points de fixation placés aux superstructures du pont milieu, ou à la belle étoile sur le spardeck, sur des fixations de fortune, entre les rambardes, chacun ceinturé dans sa flanelle du paquetage.

Par bâbord, depuis la rive opposée, des tirs d'armes automatiques balaient la coque, puis des tirs parviennent au-dessus du spardeck. Au cliquetis des balles, en réagissant dans leur subconscient, les dormeurs n'ont fait qu'un bond pour se jeter à plat ventre au sol. (Ce qui s'est traduit par un record de levée de hamac).

A cette situation, il s'en est naturellement suivi un branle-bas de combat. les 2 grands projecteurs qui trônent à l'arrière du spardeck, fouillent la nuit de leur rayons lumineux. Rien de suspect depuis l'attroupement de jonques ou de sampans, ni depuis la végétation sur la rive d'en face...

Le Commandant a fait armer les chaloupes auxquelles s'est joint le cuisinier annamite de la cuisine des officiers. Dans la nuit noire, les chaloupes se dirigent vers le rivage. Lorsqu'ils y parviennent, les habitants ont fui. Le chef du village,lui, est resté. Les tireurs embusqués, eux, se sont évaporés. Le dialogue s'engage ; afin de se faire bien comprendre, le cuisinier traduit au fur et à mesure les paroles du Commandant :
* "Monsieur, je ne suis pas venu ici pour vous faire la guerre, ni pour vous tuer. Mais, si vous recommencez une autre fois, je ferai tirer sur vos habitations et je les raserai entièrement.. Je n'ai qu'une parole et j'ai pour habitude de tenir mes promesses. Vous venez couramment commercer avec nous. S'il y a un problème, nous le réglerons".
Réplique du chef du village :
* Commandant, nous n'y sommes pour rien. Ce sont des éléments viets qui viennent la nuit".
Le ton du commandant devient moins académique :
* "Je m'en fous"
Répliqua le Commandant
* "Démerdez-vous pour faire vous-même votre police et votre sécurité".

Ce qui se traduit par... "A bon entendeur, salut !...".

Le sermon a du être compris. Depuis, nous n'avons jamais plus eu à subir des tirs à quai, à Saïgon.

PETITES CONTRAINTES

Lors des escales à Saïgon, les bâtiments sont tenus à une astreinte devant assurer la garde des extérieurs de la villa de l'Amiral la nuit. Cette villa est située dans un grand parc solitaire, constitué de pelouses, de végétation et de grands arbres touffus. Les nuits sont noires comme l'encre et seuls les cris stridents des bestioles nocturnes viennent les déchirer.

A chacun de l'équipe, il a été remis moustiquaire, arme et munitions. On prend la garde à tour de rôle, debout, le doigt sur la gâchette, en ayant les yeux devant et derrière la tête ; les autres se roulent dans la moustiquaire et s'allongent sur la pelouse, dévorés quand même par les moustiques.

évoque une lettre du Général De Gaulle du 25 septembre1945, que Leclerc montre à Salan :
* "Votre mission est de rétablir la souveraineté française à Hanoi et je m'étonne que vous ne soyez pas encore là-bas".
Par ailleurs,le Général Buis (alors Commandant) a rendu visite à Marly en avril 1946, à De Gaulle qui lui dit :
* Pourquoi a t-on attendu le 5 mars pour débarquer au Tonkin ? Il est inadmissible d'avoir attendu si longtemps pour le faire".
Le Général Buis ayant répliqué qu'il avait fallu attendre des LS.T. pour le débarquement.
De Gaulle avait rétorqué :
* "Il y a des millénaires qu'on fait des débarquements sans L.S.T.".

LE PONTON DE SAIGON (anecdote)

Notre nouveau Commandant, le Capitaine de Vaisseau Kerville, venait de prendre le commandement du Suffren. De retour de mission, nous nous apprêtions à accoter le quai à SaÏgon.

Depuis la rive, un grand ponton en bois s'avance sur le fleuve ; sa forme représente un T. cette importante charpente repose sur des pieux dans les profondeurs du fleuve.

Nous sommes attendus avec les honneurs. La musique des équipages en blanc complet est alignée sur le quai. L'Amiral Graziani nous fait l'honneur de sa présence. Pour un meilleur point de vue, il s'est posté à l'extrémité du ponton, dans l'attente d'apercevoir l'imposante masse se présenter à l'accostage.

Malheureusement, ce jour-là, le vrombissement des hélices en marche arrière, la vitesse du navire plus celle du courant aidant, le Suffren dépasse hardiment l'emplacement du mouillage. Il fonce sur le ponton, pénètre dans les charpentes dans un épouvantable fracas de bois cassé. Sectionnée, une énorme fraction de ponton bascule dans les flots du Mékong.

L'Amiral, depuis son emplacement d'observation n'a que le temps de faire un bond et parvenir de justesse à rejoindre des dragueurs, se demandant où le mastodonte s'arrêterait, commençaient à larguer leurs aussières. Sur le quai, les musiciens paralysés par cet évènement n'ont plus la force de souffler dans leur instrument.

Le Suffren s'est alors arrêter sans plus de désastre et la musique des équipages s'en est retournée comme elle était venue.

Nous sommes à quai à Saïgon du 1er au 22 avril.

LA VIE A QUAI

Le temps passé à bord consiste toujours aux mêmes occupations, chacun excelle dans son métier :
* les électriciens que l'on voit avec leur magnéto,
* les mécanos au maintien du matériel,
* les armuriers dans leurs tourelles, occupés à d'incessantes vérifications. Ils veillent au bon fonctionnement des multiples pièces, un oeil particulièrement vigilant sur les verrous de mise à feu. Ils s'occupent du remplacement et de l'étanchéité de la couronne métalloplastique de chacune des culasses de 203 mm.

On n'échappe pas pour autant aux tours de garde, ni aux visites médicales de contrôle, ainsi qu'aux vaccinations complémentaires. Quelquefois à la sortie de la "chambre", cette cérémonie qui consiste à passer devant le Pacha tous les six mois pour l'annonce de nouveaux points à ajouter au dossier, ou pour l'obtention du galon supérieur. Parfois, l'infirmier s'est posté à la sortie et vous attend la seringue à la main. Difficile de passer au travers.

Lors de nos sorties à Saïgon, nous avions le plaisir d'être parfois invités par d'aimables familles saïgonnaises.

Quelques gars du Suffren lors d'une réception

Il y a aussi les messes du dimanche, l'aumônier officiant à quai comme en mer.

Parfois alors que nous étions à quai à Saïgon, le Général Leclerc arrivait avec sa jeep. Il quittait la voiture et montait à bord assister à la messe sur la plage arrière en la compagnie de l'Amiral Auboyneau.

au pied du monument symbole d'un passé
5 canonniers et 1 armurier
ont posé pour la postérité

AUTRE SUJET

Selon les circonstances, à Saïgon, le Commandant décidait d'un bal à bord. Il arrivait sur la plage avant et s'adressant aux présents sur le pont, déclarait :
* "demain, bal à bord, ramenez de l'élément féminin !".
Le lendemain soir, la musique des équipages berçait tout ce monde. En la circonstance, le punch était correctement corsé.

Aragon avait dit :
* "la femme est l'avenir de l'homme !".

Les temps aux mouillages sont aussi meublées de visites, comme parfois celle inopinée du Général Leclerc.

A cet effet, le micro résonne dans les tranches de l'équipage, il rappelle à tous la tenue exigée et donne rendez-vous une heure après sur la plage arrière. Il y a ceux qui par chance, ont leurs chaussures blanches, sèches et impeccables et ceux qui malheureusement ont lavé les leurs. Le blanc a plutôt pris la couleur du Mékong et elles ont eu bien du mal à sécher avec ce satané climat gorgé d'humidité.

Sur le pont arrière :
* "1er rang, un pas en avant !".
Leclerc passe, regarde chacun droit dans les yeux, baisse les siens, et lorsqu'il aperçoit ces tristes chaussures jaunâtres, s'arrête et s'exclame :
* "et alors ?"
Le malheureux concerné écarte alors ses mains ainsi que Monseigneur de Belsunce et répond :
* "Je n'y peux rien".

Leclerc prend un peu de recul après l'inspection et entame généralement un exposé sur la situation du moment en Indochine, sur les évènements en France et sur ce qu'il attend de nous.

ANECDOTE

Lorsque des réceptions sont organisées à bord, l'électricien de service est chargé tout particulièrement de veiller à la bonne marche du circuit d''illuminations, ainsi que des projecteurs et des réfrigérateurs abondamment pourvus.

L'électricien Bernard Bauwens fumait une cigarette à l'arrière de la tourelle 4. Un képi étant posé sur le porte-obus, il s'en saisit et le mit sur sa tête, lorsqu'un collègue lui fit remarquer que le képi portait des "étoiles"... Bauwens le repose alors aussitôt. Quelques minutes plus tard, apparaît le Général Leclerc qui s'adressant à Bauwens, lui demande :
* "que faites-vous ici ?",
puis :
* "pourquoi cette tourelle est-elle ouverte ?",
(il s'agit de la porte coulissante d'accès des canonniers à la tourelle)
* "c'est pour donner de l'aération aux soutes",
répond l'électricien.
Le Général demande à ce que l'officier de service soit aussitôt appelé. Ce dernier se présente, le Général demande à ce que l'on ferme immédiatement les tourelles :
* "nous ne connaissons pas les gens qui sont invités",
explique t'il.
Comme quoi, par les temps qui courent, toute précaution est bonne à prendre.

Nous avons quitté Saïgon. Notre destination est une nouvelle fois la baie d'Along.

Le 25 mars nous arrivons en baie d'Along, comme d'habitude au mouillage de "la noix". 10 jours vont s'écouler dans ce décor superbe, mais languissant à la longue. L'endroit de terre le plus proche est le petit port de Hon Gai, aussi calme que solitaire. La mer est tiède et les baignades sont journalières (autour du Suffren ou en se rendant en chaloupe sur les petites plages de chaque île).

Baignade sous la bonne surveillance des pêcheurs
(prudence et sécurité)

Sortie en baie d'Along

On s'organise en excursion pour visiter les célèbres grottes, la grotte des merveilles et la grotte de la surprise. On découvre cette dernière parcourant ses 4 km de long parsemés de trous peu profonds. (Il faut des lampes). Elle débouche en pleine brousse par une petite ouverture à la verticale.

Panorama de la grotte des merveilles

UN RETOUR DE BAIE D'ALONG, UN MOMENT DE RECUEILLEMENT (anecdote)

Au cours des années 1938 ou 1939, la mémoire de la date exacte du naufrage du sous-marin Phénix, au large de Nha-Trang, nous fait aujourd'hui défaut, de même que le motif de cette catastrophe. Nous avons souvenir que le sous-marin est resté prisonnier dans la vase par cent mètres de fond.

Tous les moyens employés à l'époque pour le libérer furent vains.

De cette tragédie, le monde entier avait suivi avec consternation ce qu'avait pu être l''agonie de son équipage.

Lors de nos navigations entre Cochinchine et Tonkin, il avait été annoncé que nous passions à l'aplomb du sous-marin Phénix. Pour chacun de nous, ce fut un moment de recueillement et d'émotion muette à la pensée de ceux qui au-dessous de nous, gisaient dans ce linceul d'acier.

Retour à Saïgon pour la période du 17 au 21 mai.

CAP SAINT JACQUES, DANS L'ATTENTE DE LA MAREE HAUTE

En raison de son tirant d'eau de près de 7 mètres, le Suffren ne put s'engager à la remontée du Mékong qu'à marée haute. Arrivé trop tard, il lui fallut attendre la marée suivante.

Dans cette attente, le Commandant décide de "mouiller" plus à l'ouest du Cap Saint Jacques. Suspendues à leurs chaînes, l'ancre avant et l'ancre arrière défilent avec vacarme en passant dans les écubiers.

Le Suffren immobilisé, le Commandant décide d'envoyer le "tiers" d'équipage disponible à la baignade. Les chaloupes mises à l'eau, les baigneurs embarquent et par mesure de protection, il sont accompagnés de fusiliers en armes.

Lorsque les chaloupes parviennent à une plage de sable blanc, les paillotes proches du rivage paraissent vides de tout habitant. Qu'à cela ne tienne, les baigneurs se baignent sans autre forme de souci. Au bout d'un certain temps, ils voient apparaître en curieux des enfants, puis arrivent les femmes et enfin les hommes. A la méfiance, a succédé la curiosité et enfin les conversation se sont engagées, des cigarettes ont été offertes. La sympathie a très vite pris le pas sur la méfiance. Il se créa bientôt un lien d'amitié entre les marins pêcheurs et les marins militaires. Avec un grand au-revoir, les mains s'agitent, les chaloupes s'éloignent, laissant à chacun une empreinte de chaleur et d'amitié.

UNE MINE QUI N'A PAS BONNE MINE

Baigneurs et chaloupes ont rejoint le bord. L'ordre d'appareillage est donné. Les ancres remontent lentement mais bruyamment dans leurs écubiers.

Au moment où l'ancre arrière apparaît à la surface, une énorme mine sort de l'eau. Sueurs froides à bord. La mine est toute proche de cette partie arrondie de la coque : touchera, touchera pas ?.
Le courant nous écarte l'un de l'autre. Lorsque la distance est enfin respectable, les hélices sont mises en route. Armement de 75 à son poste. Visée, touchée, la mine coule mais n'explose pas. Il était temps ! nous n'avions pas bonne mine nous non plus.

LA BARRE NE REPOND PLUS

Le corps humain à l'âge de ses artères, le Suffren à l'âge de ses câbles électriques et Dieu sait si là aussi, l'âge rentre en compte.

Nous faisions route sur Saïgon, à l'approche du cap Saint Jacques, lorsque de la passerelle, la barre ne répond plus. Réaction immédiate : une équipe est dépêchée afin de manoeuvrer la barre à bras, comme cela se pratiquait lors de la marine d'antan.

Pour nos électriciens, l'affaire mérite d'être citée. Leur cauchemar commence dès lors que les recherches s'orientent à un possible court-circuit. Ils pratiquent en procédant par élimination depuis la passerelle en se dirigeant vers l'arrière, puis ces déplacements les amènent à des endroits impossibles, tels que l'étroitesse de l'intérieur du mât tripode dans lequel passent les câbles mais aussi les rats.

Après de multiples investigations, ils parviennent à une soute à gas-oil, rampant entre cuve et plafond. Ils atteignent enfin ce satané court-circuit qui a fondu les câbles, l'endroit est confiné, la chaleur étouffante, la posture éprouvante, déjà imbibés de sueur et de gas-oil, ils s'attaquent avec acharnement à l'ouvrage.

Durant cette pénible besogne, le Pacha, inquiet, est venu leur rendre visite dans cet endroit insalubre. Interrogateur, celui-ci demande :
* "pensez-vous que le Suffren pourra être ramené en France ?".
Unanimement, ils répondirent :
* "qu'ils feraient tout pour y parvenir, même si d'aventure, ils devient passer des câbles par les coursives, Commandant, notre bateau ne sera jamais laissé à l'abandon".

Cette expression relève d'un sentiment d'attachement de l'équipage, comme si l'âme du Bailly de Suffren en hantait les membrures.

La remise en état péniblement réalisée, le Pacha invita ses électriciens à sabrer à l'office un champagne bien mérité.

LE PERSONNEL MACHINE

Dans nos mémoires, nous retenons aussi le cas de nos chauffeurs dans les entrailles du navire, les contraintes ingrates de cette profession où l'homme est astreint à des températures pénibles, amplifiées sous les climats tropicaux. Nos chauffeurs ont eu le mérite de réaliser à bord de gros travaux de maintenance qui découlent généralement de la charge des arsenaux, afin de permettre à notre vieux Suffren de tenir le coup.

Le temps se passe toujours agréablement à Saïgon. Quelques anecdotes viennent parfois meubler l'ordinaire. L'un de nos collègues fréquentant assidûment une charmante jeune fille annamite, le papa, pointilleux sur la morale, mit un jour son beau costume, se présenta à la coupée du Suffren. Il fut admis à monter à bord après avoir expliqué les raisons de sa visite. Il fut demandé au quartier-maître X de se présenter, ils descendirent dans le poste d'équipage et la conversation s'engagea :
* "mon garçon, vous fréquentez ma fille depuis quelques temps... il vous faut à présent passer à la pagode".
La discrétion n'a pas fait connaître la suite.
Voilà comment la vie sentimentale amène parfois des surprises.

HONG KONG

Nous avons appareillé de Saïgon pour une destination inconnue.
En mer, le Cap Saint Jacques franchi, le Pacha a fait apposer un message à l'attention de l'équipage.

Nous partons pour la mer de Chine.
J'espère que vous aurez avec moi l'honneur d'h faire flotter le drapeau français.

(fin de citation)...
Toujours l'esprit des Forces françaises libres !.

C'est un type de phrase qui en dit long sur la qualité du maître après Dieu sur ce navire. Des bons mots que nous aimerions encore entendre aujourd'hui.

Avarie du guindeau à l'arrivée à Kong Kong

Du 24 au 30 mai 1946, nous sommes au mouillage, dans la superbe baie de Hong Kong, entourée de collines et d'une rade ou grouillent quantité de jonques au bois vernis.

En saillie de la berge, une piste pointe sur la mer, d'ou s'envolent les spitfires de l'aviation anglaise. Tout autour de la baie, l'on distingue les colossales habitations.

Sur le versant de droite, un funiculaire grimpe au sommet de la colline.

A terre, grouille une incroyable foule. Dans cette inimaginable ville, aux enseignes de couleurs criardes et de néons, tout est luxe. La population est de taille plutôt grande et les femmes sont belles. (N'est-ce pas les anciens ?). Elles portent généralement une robe fendue jusqu'au haut de la jambe. Le mode de locomotion est le pousse pousse à 3 roues, le conducteur sur la selle pédale à l'arrière, les passagères sont assises à l'avant dans le sens de la marche.... Vision aguichante pour le repos du guerrier.

La ville de Hong Kong a bien de curiosités à découvrir, mais il y a aussi le charme d'escalader la colline à pieds jusqu'au sommet, afin d'y découvrir un panorama incomparable.

La baie de Hong Kong

Nous avons eu l'occasion de faire un exercice en mer avec la Royal Air Force. Nous avons été surpris de l'agilité des pilotes de chasse. Nous fonçant dessus, ils se séparent subitement en 2 groupes, nous passent alors a hauteur des bastingages et rasant les flots. (Foutu pour le champ de la D.C.A.).

Nous allions nous engager pour remonter le Yang-Tse Kiang, lorsque nous rencontrons le croiseur Emile Bertin, qui revient du Japon.

Malgré une forte houle, les 2 navires se croisent à quelques mètres l'un de l'autre. De chaque bord du Suffren et de l'Emile Bertin, on entend un "Garde à vous", leur sifflet, rendent réciproquement les honneurs. Cet instant a été trop court. C'est beau la France au bout du monde.
Pour un court moment, le Suffren remonte le fleuve tumultueux, le courant y est rapide. L'amarrage se fait au coffre et l'on ne peut aller à terre qu'avec les chaloupes, en luttant contre le courant.

La traversée en chaloupe sur le Yang-Tse Kiang

Le Suffren se trouve positionner à hauteur de la rue principale qui est perpendiculaire à l'esplanade des quais.

Lorsque l'on descend cette grande avenue, semblable à la canebière, le Suffren domine par son imposante présence et rappelle ici la présence de la France.

Pour quelque temps encore, la concession française de Shanghai est une ville dans la ville. Nous fréquentons naturellement le cercle français où nous sommes accueillis à bras ouverts.

Dans la ville, une ligne de tramways a été créée par les français. Ces tramways sont identiques aux nôtres, avec leurs agents chinois qui portent le même costume et la même sacoche à billets que les agents français.

Les permissionnaires "à terre"

Lorsque nous arrivons à Shanghai, il nous est remis à bord, un ticket violet qui nous permet de circuler gratuitement pendant notre séjour. L'arrivée du Suffren a fait la une des journaux, avec photos et commentaires.

CHIN WANG TAO

Nous avons quitté Shanghai et naviguons vers la Chine du Nord. Nous passons à hauteur de Formose, puis de petits îlots de corail de couleur rouge que surplombe une végétation d'un vert foncé. De là à imaginer Robinson Crusoé....

Chin Wang Tao est une anse de mer dans un croissant de terre. La muraille de Chine arrive ici en falaise au bord de l'eau. On la voit serpenter dans le lointain, au-dessus des montagnes. A notre gauche, nous avons la Chine, à notre droite la Mandchourie. Les 2 parties ne se ressemblent pas. A gauche un monde typiquement chinois, à droite du sable et des dromadaires.

Le suffren s'est amarré à un coffre qui nous aligne en prolongement et dans l'axe de la muraille de Chine, tout un symbole. Des notables sont venus en curieux sur la rive. Leur physique rappelle les mongols et leurs vêtements sont un accoutrement d'un autre âge. Ils montrent de la main un poing fermé, le pouce en l'air, en signe de bienvenue.

PEKIN

Nous n'aurons pas le temps de nous rendre à terre. Il nous est demandé quels sont ceux qui désirent aller à Pékin. Aux dernières nouvelles, ce serait une invitation du Maréchal Tchang Kaî-Tcheck à l'équipage du Suffren. Pendant ce temps,l'Amiral, lui, est à Nankin.

Nous faisons nos préparatifs pour partir en 2 bordées. Les tribordais seront les premiers ; 2 wagons du train de Pékin leur sont réservés. Le train se traîne plus qu'il ne roule, nous mettons la journée pour arriver en gare de Pékin. Un peu déçus, car celle-ci ressemble à notre gare Saint Charles. Mais aussitôt dehors, nous sommes dans un autre monde, du jamais vu. Beaucoup d'édifices avec des colonnes rouges supportant des toits en accent circonflexe. Tout est sublimement beau.

10 heures du soir : des camions nous ont amené à l'hôtel "peiping hôtel ", sur la place Tien an men. Alors que nous prenions possession de nos chambres où des lits avaient été rajoutés, une foule de curieux ce pressait dans les couloir que les employés tendaient de refouler.

Devant le Peiping Hôtel place Tien an men

Dehors, une lignée infinie de pousse-pousses attend. Nombre d'entre nous ne passeront pas la nuit à dormir, il y a trop à découvrir. Nous nous trouvons à 2 ou 3 pour la sortie. Les pousses nous amènent en cette heure tardive, après une bonne marche, dans un endroit chic. Ils nous déposent devant un dancing; En franchissant la porte d'une grande et belle salle, nous découvrons à mi-hauteur un grand balcon avec orchestre. Il n'y a pas de jaunes, que des blancs. A notre vue, l'orchestre, surpris, s'arrête puis entonne la Madelon. En ce lieu, cela donne autant la chair de poule que la Marseillaise. Une fois la Madelon terminée, tout le monde dans la salle nous saute au cou pour nous embrasser. La directrice du dancing une anglaise très affectueuse en rendra même son mari jaloux.

Sur le chemin de l'hôtel, nous avons été rattrapés par un camion sur lequel se trouvaient nombre de os officiers du bord.
* "Eh, les garçons, que faites-vous ?, venez avec nous !".
Nous voilà partis pour la visite de la cité interdite. Visite qui va nous combler de joie et de plaisir, tant il y a de beautés et de richesses en ce lieu des empereurs de Chine.

En visite à la cité interdite
En visite à la cité interdite
En visite à la cité interdite
En visite à la cité interdite

De ces moments exceptionnels vécus à Pékin, nous garderons une pensée pour la mémoire de l'un de nos très bon collègue, le quartier-maître armurier Marius Spigay,décédé dans les mois qui suivirent, à Saïgon.

Nous quittons la Chine du Nord pour un retour su Shanghai, où nous allons séjourner du 12 au 20 juin 1946.

Avant notre départ pour cette tournée en Chine, nos vêtements avaient été réajustés afin que les français fassent la meilleure impression. Le Commandant s'inquiétait toujours de la tenue des autres marines.
* "Comment sont les américains et les anglais ?, bien ! alors les français en short !".

Les shorts qui nous étaient attribués étaient de coupe anglaise, hauts et serrés à la taille, courts jusqu'à mi-cuisse ; les chaussettes étaient blanche et les chaussures idem. Les marins français ont eu beaucoup d'effet.

A l'ESCALE A SAIGON (anecdote)

Une fin de soirée, rentrant à bord, 2 armuriers étaient proches de l'embarcadère, lorsqu'ils entendent une jeep qui ralentissait. Lorsque le véhicule est à leur hauteur, ils se tournent et aperçoivent deux superbes afats de l'armée américaine. En coeurs les fille s'écrient :
* "alors la France, toujours l'amour....",
* "toujours l'amour",
répondirent les matafs.
Mais il était l'heure de rentrer à bord !.

Avant de quitter Shanghai, nous embarquons un contingent de soldats français et leurs familles qui stationnaient en Chine. (Nombre d'entre eux ont des épouses russes).

Retour vers la Baie d'Along. Nous essuyons à hauteur de Hong Kong, une queue de typhon qui nous a violemment secoués. Spectacle grandiose et terrible d'une mer où toutes les puissances de l'univers semblaient être au rendez-vous. Il paraît que des cargos ont été jetés à la côte. Nous apprécierons le calme de la baie d'Along pour 48 heures, avant de reprendre la route pour Saïgon.

Noté sur les évènements survenus au cours du mois d'octobre 1946 :
* appareillage de Saïgon avec 300 hommes de troupes, destination le Tonkin,
* nous essuyons une forte tempête en cours de route,
* arraisonnement de 2 jonques,
* arrivée le samedi en baie d'Along. A bord, un concert est donné le soir par la musique des équipages. Une dame de la croix rouges d'Haiphong est invité,
* Lundi, appareillage en marche forcée pour les îlots Kito-Tao, à une chasse-poursuite de contrebandiers, avec le concours de l'Aviso Savorgnan de Brazza,
* bombardement de l'île Norway dans le golfe du Tonkin;
* retour en baie d'Along, embarquement d'un patronage femmes-enfants qui seront déposés le lendemain à Tourane.

REFUGIES DANS LES MONTAGNES, LES SOLDATS ISOLES (anecdote)

Les allées et venues des missions Saïgon Tonkin de sont pas toujours émaillées du même tableau, même si dans le cas général, nous nous trouvons à bord avec tous les types d'armes de la coloniale aux légionnaires. Lors des retours sur Saïgon et c'est souvent le cas, le retour se fait avec des familles de civils vietnamiens, avec femmes et enfants.

Nous avons eu un jour des passagers un peu particulier. Une histoire qui ressemblerait plutôt à un conte. Ses origines remontent à la guérilla qui a opposé n contingent de troupes vietnamiennes de l'armée française à l'armée d'occupation japonaise. Contraints au replis, certains purent parvenir à se réfugier en quelques endroits perdus dans les montagnes de la frontière avec la Chine. Ils y demeurèrent longtemps en autonome, à l'écart du monte. (Nous ne savons ici comment fut connue leur présence). Toujours est-t'il que nous en venons au sujet...

Un jour, l'autorité de Saïgon leur fit parachuter dans la meilleure intention san doute, un container de billets de banque. Il est dit qu'ils ne surent qu'en faire et que le "papier" servit à tous usages ; même à être brûlé, à ce que l'on dit.

Ces hommes ayant finalement quitté leurs lieux sauvages, se sont trouvés être embarqués en baie d'Along, à bord du Suffren. Nous avons donc hérité de passagers "pas comme les autres". Lorsque des âmes aimables les informèrent gentiment que leurs billets étaient authentiques, ils se mirent très vite au goût de la civilisation et nous avons vu nombre d'entre eux passer leur temps assis sur le pont, à deux ou quatre et s'adonner avec une passion féroce aux jeux d'argent.

Réfugiés dans les montagnes. Les soldats isolés (anecdote)

LA SITUATION

Les évènements allant en se dégradant,le Général Leclerc fait part de la situation politique à Maurice Schumann.

Le 6 juin, Leclerc, voyant que jouer franc jeu était inutile, a envoyé à Maurice Schumann, une lettre personnelle destinée à être lue par Bidault, dans laquelle il écrit :

* Hô Chi Minh est un grand ennemi de la France, le but poursuivi par lui-même et son parti est notre mise à la porte pure et simple

Nous avons en main tous les documents qui peuvent en faire foi : prolongation de la guerre civile, assassinats, tout est voulu et ordonné par lui. Ne vous laissez pas prendre par la sympathie et les artifices de langage que Hô Chi Minh et son équipe savent utiliser et manier à la perfection. *

* (Jacques De Folin. L'Indochine 193961955. La fin d'un rêve. Perrin. 1993. P. 151)

Le 21 octobre, le Général Laurentie adresse à notre gouverneur général, une lettre destinée au Ministre :
* "notre position en Cochinchine est devenue dangereuse.... à 5 km de Saïgon, tout français est certaine de se faire égorger". *

* (Jacques De Folin. L'Indochine 193961955. La fin d'un rêve. Perrin. 1993. P. 151)

L'AFFAIRE DE HAIPHONG

Le pourquoi :
* le 20 novembre 1946 débute une futile affaire d'arraisonnement d'une jonque.
L'affaire prend des proportions et s'envenime en ville. En quelques minutes, tout un appareil de guerre vietnamien se déploie et ouvre le feu sur des militaires faisant tranquillement leur marché.

Les vietminhs ont élevé des barricades. Un escadron de l'armée est dépêché pour les faire dégager. Embusqué dans des bâtiments officiels, les vietnamiens ouvrent le feu sans avoir été attaqués. Les rebondissements suivis de quelques accalmies sont toujours à l'initiative des vietminhs.

Le 21 des efforts méritoires sont faits par une commission mixte pour faire cesser le feu... qui ne cesse pas du côté vietnamien.

Ce même jour, à Lang Son, les français avaient été autorisés à revenir par les accords du 6 mars. Le général Giap dira :
* "nous sommes admis l'occupation de Lang Son parce que Lang Son sera un piège pour les français". *

* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 289-290-191)

Côté Haiphong, le Colonel Dèbes commande le 23ème R.I.C.
C'est un dur et un lucide. Les vietnamiens le supportent mal. Ils ne parviennent pas à ruser longtemps avec lui.

Le 22, il envoie un ultimatum aux viets auxquels il donne un délai de réflexion trop court, selon le Général Morlières. Les vietminhs ayant refusé l'ultimatum, l'action se déclenche le 23 novembre à 10 heures du matin. *

* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 289-290-191)

Des papiers découverts au poste TU-VE (milice communiste) de la rue du commerce prouvent que l'état d'alerte perpétuel auquel les TU-VE étaient soumis, avait pris, à partir du 15 novembre une intensité inconnue jusqu'alors et que le "premier" incident serait "l'occasion attendue" pour déclencher une opération de grande envergure. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266.

La cité de Haiphong dépassait les 100000 habitants. La défense du secteur comprenait 2 bataillons du 23ème R.I.C., les marins à terre, 2 escadrons blindés, 1 groupe d'artillerie et les feux du Savorgnan de Brazza, Du Dumont d'Urville et du Chevreuil. Les combats de rues se prolongent les 24 et 25. Dans la nuit, deux violentes contre-attaques vietnamiennes ont lieu, avec hurlements à la manière japonaise. Les viets lancent deux attaques contre le dépôt d'essence de la Shell. Dans les quartiers, les batailles sont âpres, les français ont été contraints d'évacuer le terrain d'aviation de catbi. Le 25 doivent intervenir à nouveau les artillerie terrestre et navale. *

* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 289-290-191)

Relevé des interventions des bâtiments de la Marine présents à Haiphong :
* le 23 novembre, le Brazza effectue un tir sur des concentrations de troupes dans la région de Lac-Vien,
* la Compagnie Marine Jaubert nettoie les blocs des maisons entre l'avenue Amiral Courbet et Song tam bac,
* des concentrations de troupes sur la rive gauche du Cua-Cam ont été harcelées et neutralisées par des tirs des bâtiments en rade. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266

* des concentrations de troupes en dehors de la ville ont été strafées par les spitfires,
* le 26 novembre, le Chevreuil a bombardé quelques villages autour de l'aéroport de Catbi,
* le 27 novembre, le Chevreuil a bombardé les villages de Ang Khé et Trong Hang, voisin de l'aérodrome,
* le 28 novembre, le Brazza et le Dumont d'Urville exécutent successivement 20 coups de 138 m/m sur le village d'Haiphong et sur Ninh-An,
* Le Suffren, alors qu'il débarquait les 500 hommes du bataillon de marche de la 9ème D.I.C. (troupe d'élite) est pris sous le feu des batteries d'"Appowan" qui commandent la baie. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266.

Le vécu à Bo

Au moment où débarquent les troupes, l'équipage est au poste de combat D.C.A.
Par tribord, 3 énormes gerbes d'eau s'élèvent à quelques 200 à 300 mètres du bord. Puis, une seconde salve de 3 nouvelles gerbes d''eau à une cinquantaine de mètres. Enfin, une troisième salve passe au-dessus de nos têtes. Nous ressentons son déplacement d'air comme une claque.

Rapides comme l'éclair, nous apercevons des points noirs qui frôlent le sommet de la cheminée arrière du Suffren et de l'armurerie.

Le Capitaine de Frégate Démontes-Ménard est juché sur la plate-forme au-dessus de l'armurerie. Les obus ont dû lui passer bien près de la tête. Il lève les bras au ciel et crie :
* "ils nous tirent dessus !!!".

A cet instant, une voix retentit au micro :
* "Poste de combat 203".
Chaque équipe de servants quitte le poste D.C.A. et court rejoindre sa tourelle respective. Dés que le dernier est rentré, le second maître (chef de tourelle) ferme la porte coulissante d'accès, une voix tonne :
* "alerte au gisement transmis".
Les canonniers fixent du regard les aiguilles des cadrans des Saint Chamond Granat. La tourelle pivote. Les canons viennent en position de chargement. L'obus sur son chariot est engagé, suivi de deux gargusses de poudre. La culasse se ferme, le tout en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Une étoupille de fulminate de mercure est placée dans le verrou de mise à feu.
* "Paré !",
l'ordre suit.
* "Feu !",
et c'est parti.
A tour de rôle, les canons tirent sans interruption.

Au bout d'une dizaine de minutes, à la tourelle une noria tombe en panne. Les obus ne montent plus de la soute. En bas, les électriciens s'affairent. Une équipe est mise en place pour activer manuellement le monte-charge. Un électricien a eu le pied coincé et son orteil sera sectionné.

Après chaque tir, à l'ouverture de la culasse (des 203) un puissant jet d'eau rince pendant deux secondes la chambre à poudre et une eau noirâtre s'en écoule, s'infiltre au travers des plaques d'acier et dégouline sur les malheureux qui font fonctionner la noria en panne.

A chaque tir de canon, le Suffren est secoué jusqu'à la quille. 3/4 d'heure se sont écoulés depuis le 1er coup de canon, lorsque les second maître, debout à l'arrière de la pièce une, son casque radio sur les oreilles, lève les bras au ciel, devient rouge écarlate et crie :
* "on les a eus".
Les pièces ennemies ont été réduites au silence. Un cri de joie et de soulagement est sorti des poitrines des servants.
* "Victoire".

Pour mémoire :
Le Suffren, outre une importante D.C.A. est équipé de 4 tourelles de canons jumelés de 203 mm. Seules les tourelles 2 et 3 ont un effectif d'armement. Ce sont ces tourelles qui auront été utilisées lors d'engagement.
Le rapport de l'état-major de la marine donne les chiffres des tirs effectués lors des engagements d'haiphong :
* 348 tirs O.E.A. de 138 mm - Savorgnan de Brazza
* 206 tirs O.E.A. de 138 mm - Dumont d'Urville
* 297 tirs O.E.A. de 102 mm - Chevreuil
* 69 tirs O.E.A. de 203 mm - Le Suffren *

Remerciements
Nous tenons à remercier :

* Monsieur Alain Bellot, Contre Amiral, chef du service historique de la marine.

* Monsieur Alain Morgat, chef de la bibliothèque centrale de la marine, Château de Vincennes,

d'avoir bien voulu nous accorder l'autorisation de mentionner, dans cet ouvrage, nombre d'éléments contenus dans les rapports d'état-major dans la marine en référence aux évènements dont le croiseur Suffren a participé en Indochine.
Avec toute notre gratitude.

Une mise au point concernant l'armement.

Les caractéristiques de l'armement du Suffren ont subi des modifications par rapport aux informations d'époque mentionnées dans la brochure ci-dessus.

Ces modifications sont consécutives à l'évolution des armes depuis la seconde guerre mondiale.

Concernant :
* l'armement en matériel lance-torpilles supprimé
* idem la catapulte ainsi que les 2 avions embarqués,
* idem les canons de 37 m/m.
Les espaces libérés ont été compensés par une importante installation D.C.A. comprenant :
* des 40 Bofors jumelés,
* des 20 m/m Oerlikon,
* mise en service de radar et d'asdic.

Ont été conservés et en service les armements des tourelles de 203 m/m ainsi que de 8 batteries de 75 m/m antiaériennes.

Avant propos
En préambule à un mémoire d'un temps déjà lointain, je tiens à remercier :

* Robert Laguille, dont le concours a permis d'apporter une précieuse information documentaire, comprenant les rapports d'état-major de la marine dans deux ouvrages de 400 pages, tomes II et III, des années 1945/1946 et 1947/1949. Service Historique de la Marine.

* Bernard Bauwens, dont la mémoire est toujours fertile, avec l'avantage complémentaire de lettres d'époque conservées à ce jour et dont nombre d'écrits ont permis de prendre repère.

* Jean Coat, qui avait noté avec minutie tous les lieux et toutes les dates des déplacements du Suffren sur les mers et... les continents.

Anciens du Suffren
Nous avions un peu moins ou un peu plus de 15 ans lors de la déclaration de guerre en 1939.

La capitulation de 1940 suivie de l'occupation furent le creuset de notre jeunesse qui modela en nous un puissant désir d'évasion, de liberté et de dévouement à la nation.

Evasion que le destin poussa un jour vers les rivages de l'Indochine, mais que les années ont conservés au fond du coeur et de la mémoire, par l'attachement que nous lui portons, nous pouvons dire qu'elle est notre deuxième Patrie.

Malgré ce qui peut être enduré par nombre d'anciens, beaucoup d'entre nous ont succombé à une douce maladie que l'on appelle la vietnamite ou le mal jaune qui frappa les amoureux de l'Indochine.

De cette passion, il n'est pas surprenant, malgré les années passées, que les anciens du "Suffren", cinquante-cinq ans plus tard, cherchent encore à se retrouver.

Au chevet de l'histoire
Dans le contexte de l'époque des années 39/45, les français étaient profondément attachés à la notion de l'Empire. Les communistes y compris, chacun trouvait tout naturel le retour de la France en Indochine.
En 1945 Gaston Monerville déclarait :
* "Sans l'Empire, la France ne serait qu'un pays libéré. Grâce à l'Empire, elle est un pays vainqueur".
Nous nous souvenons que l'Empire a été un atout majeur pour la libération de la Métropole.

Le 14 novembre 1944, le gouvernement affichait déjà ses convictions. René Pleven, Ministre des colonies, avait fait un exposé dans lequel il s'écriait : "Nous devons chasser le Japon de l'Indochine. La souveraineté de la France demeure intacte, il nous revient de chasser le Japon des possessions qu'il a envahies".

Relation de cause à effet ?
Décembre 1944, au centre Sirocco (Cap Matifou) à Alger : une réunion d'information avait été organisée pour les marins à la caserne de la coloniale, à Maison Carrée. Assis sur des bancs, ils virent un 4 galons de l'armée se présenter et déclarer :
* "Les marins, nous vous avons fait venir pour vous informer que vous serez [des premiers] à débarquer en Indochine. L'Indochine est sous l'occupation japonaise, notre devoir sera de la pacifier !".
Cette déclaration fut suivie d'une dissertation enflammée sur cette Indochine belle et captivante que nous aurions à découvrir. La surprise était de taille, nous avions eu du mal à admettre sur le coup cette éventualité. Nous fûmes pour la plupart expédiés sur le Jean-Bart, à Casablanca. Enfin, sur le Suffren.

En ce début d'année 1945, nous étions les marins d'une France qui achevait de vaincre la servitude de l'occupation et de pousser l'ennemi à la défaite. Nous en éprouvions un indicible sentiment de fierté.

Dans ce temps et depuis cinq années les circonstances avaient isolées l'Indochine de la France et nous allions enfin faire route vers ce continent lointain dont bien des évènements nous y avaient précédés et dont le coup de force japonais du 9 mars 1945 avait malmené nos compatriotes mis en voie d'extermination.

Profitant aussi de ces circonstances....

Hô Chi Minh s'était déjà lancé dans la course au pouvoir. Le 2 septembre 1945, il avait proclamé l'indépendance du Vietnam et la création de la "République Démocratique du Vietnam".
Les groupuscules nippons, les sectes, les Hoa Hao, les caodaïstes, les Binh-Xuyen, disposaient de formation militaire, équipés par leurs protecteurs japonais. *
* (Ph. Franchini. Les guerres d'Indochine. Pygmalion. 1988. p; 191 et 242
Ce sont les britanniques qui seront les premiers arrivés.
Le 5 septembre 1945, le 1er détachement de la 20è division hindoue, les Gurkhas atterrissent à Saïgon. Ils sont commandés par le Général Gracey, un petit détachement français les accompagne.
Leur mission est uniquement de désarmer l'armée japonaise. Dans les jours qui suivirent.... le massacre de la cité Hérault à Saïgon marquera le sommet de l'horreur. Du 24 au 25 septembre, les habitants de la cité Hérault, pour la plupart des métis ou des blancs mariés à des annamites, sont des personnes généralement de condition modeste. Dans son ouvrage, "Les guerres d'Indochine", Philippe Franchini a parfaitement relaté cette terrible tragédie...

Des 300 personnes, hommes, femmes et enfants, surpris dans leur sommeil, la moitié est massacrée, les autres atrocement suppliciés. Des français sont émasculés et leurs parties sexuelles cousues dans la bouche de leur femme vietnamienne. D'autres femmes enceintes sont éventrées et leur foetus arraché.
La responsabilité en sera attribuée aux Binh-Xuyen, considérés comme d'ignobles monstres sans foi ni loi.
La grande vague de haine se déchaîne même sur les américains de l'O.S.S. Le 26, le Colonel Dewey, chef de l'O.S.S. est assassiné. Les Gurkhas dépêchés pour le libérer arrivent trop tard. Ne pouvant supporter de voir massacrer les blancs et contraint d'en contempler le spectacle, le Général Gracey fait réarmer 1400 soldats du 11ème RIC emprisonnées par les japonais et libère également les parachutistes français prisonniers. Le Général déclare la loi martiale qui permettra ainsi la sauvegarde de vie humaines menacées

Au mois de septembre 1945, le Suffren est rentré à Toulon, après une mission en août où il a débarqué à Ceylan une compagnie du C.L.I. (Corps Expéditionnaire d'Intervention) dont la mission est d'être parachutée dans le nord Vietnam pour venir en aide à la résistance française contre les japonais.

A Toulon, en ce même mois, une activité fébrile règne à bord du Suffren. Un complément d'équipage embarque : électriciens, mécaniciens, canonniers, armuriers, etc... Un vétéran, en tenue kaki, qui vient on ne sait d'où, se remarque au poste des canonniers. Lorsqu'ils se rencontrent avec le Pacha, ils se serrent la main. On ne pose pas de questions, mais on remarque !!!

La vie à bord du Suffren est un soulagement par rapport à l'existence du marin au dépôt des équipages. Nous découvrons qu'à bord, la discipline est beaucoup plus consentie qu'imposée. L'équipage fait corps avec son bateau et en est fier. Dans l'esprit du bord, nous apprenons que si le Pacha ne porte pas la casquette, on est dispensé de saluer. Notre Commandant, familièrement appelé le Pacha, est le Capitaine de Vaisseau Delattre ; il doit nous quitter bientôt pour une retraite bien méritée. Il est un vieux loup de mer, tatoué devant, tatoué derrière : il est respecté comme un Dieu et l'équipage l'aime comme un père.

Le 21 septembre, 400 hommes d'un contingent de l'armée de terre ont embarqué. Paré à manoeuvrer ! Appareillage destination Saïgon. Le cap est d'abord mis sur Alexandrie, où nous arrivons le 26, jour de la fête nationale égyptienne. Pour nombre d'entre nous, c'est la découverte d'une grande ville dans un monde différent. Nous mettons en mémoire tout ce que l'oeil peut observer. L'uniforme français ne passe pas inaperçu.

Le Suffren à Alexandrie
le drapeau égyptien en haut du mât
Les regards que l'on croise sont froids, voire hostiles. Le temps passe, lorsqu'il faut se présenter à la porte n° 9 donnant accès aux quais où nous nous retrouvons une centaine à attendre la chaloupe qui nous ramènera à bord. Chacun ramène quelques souvenirs achetés à terre. Dès l'accès aux quais, l'affaire se gâte avec la police ou la douane qui nous cherche garouille. Les discussions s'enveniment, ça gueule et ça bouscule fort. Un groupe de permissionnaires de la Royal Navy évite de se mêler et embarque promptement dès que leur chaloupe arrive. Chez nous, la bousculade ne cesse qu'avec l'arrivée de nos chaloupes. Nous quittons le port d'Alexandrie et ses moments désagréables.

Le 26, nous arrivons à Port-Saïd. La statue de Ferdinand De Lesseps trône à l'entrée du canal, elle nous rappelle que ces 168 km de canal qui relient Port-Saïd à Suez sont l'oeuvre d'un français de génie.

L'entrée du canal,
la statue de Ferdinand DE LESSEPS

Le 27, nous passons Suez. Nous sommes sur la mer Rouge, la chaleur y est devenue torride. Les tôles du Suffren sont brûlantes a y faire cuire un oeuf dessus.

Franchissement du canal de Suez

Le 30, nous faisons escale à Aden. Rien de beau qui puisse attirer le regard. Pas d'arbres, une terre brûlée par une extraordinaire sécheresse. Nous appareillons le même jour pour l'océan Indien. L'océan est en perpétuel mouvement. Malgré son énorme masse de 10000 tonnes et ses 194 mères de long, le Suffren, après un temps, enfonce son étrave, ressort de l'élément et replonge. Dans le mouvement de bascule, les hélices sortent de l'eau et la machine s'emballe.

Le port d'Aden

A l'approche de Colombo, la première terre que l'on aperçoit est l'Ile "Minicoy". Plate et posée sur l'océan, presque circulaire, elle étale une nappe de verdure qu'entoure une couronne de sable blanc. Nous sommes le 4 octobre et déjà en Extrême-Orient !.

Colombo est à la fois un grand port et une grande ville sous le climat tropical. L'Ile de Ceylan est riche de pierres semi-précieuses. Nous sommes ici chez les anglais ; si on l'oubliait, les restaurants nous le rappelleraient. Attablés devant un beef-frites, vous disposez de deux biscottes dont on ne fait qu'une bouchée. On rappelle le garçon qui rapporte deux biscottes. Lorsque l'on insiste en fronçant les sourcils, il est encore surpris, puis un "Ah... French !" ; ça y est, il a compris, il se rapplique enfin avec une pile de biscottes.

Nous avons quitté Colombo pour Trincomale, Trincomalee pour les anglais ; nous y séjournerons jusqu'au 16 octobre.
Trincomale : nous sommes ici dans le port militaire de la flotte anglaise, situé diamétralement opposé à Colombo. La nature y a façonné de petits lagons, où depuis les rives, les palétuviers plongent leurs racines dans l'eau, puis se développent en épais massif de verdure. Chaque navire y trouve sa place, comme pour se cacher des regards indiscrets. A terre, une immensité de cocotiers ferme un horizon de palmes. La beauté du site se décrit en un mot : "paradisiaque" !.

15 et 16 octobre : escale à Singapour. Le Suffren se trouve à un poste d'amarrage tout proche d'un bâtiment de guerre soviétique. En aucun moment, nous ne surprendrons âme qui vive à bord...
Curieuse discrétion !!!.

Le 17 octobre, nous franchissons le détroit de Malacca, infesté de mines que les japonais ont déposées pendant la guerre. Ces moments d'inquiétude passés, nous contournons le golfe du Siam.

Arrivée au Cap Saint Jacques : la découverte est surprenante. Toute une flotte de navires marchands gît sur les hauts fonds, mâts et structures dépassant du niveau de l'eau. Spectacle hallucinant ! Le Croiseur "Gloire" nous attendait.

Nous nous plaçons dans son sillage et nous nous engageons dans l'embouchure du Mékong (communément appelé Rivière de Saïgon). Chemin faisant, en suivant la remontée du fleuve, quantité de navires ont aussi été coulés à la queue leu leu, leurs étraves dépassent du niveau du fleuve ou se trouvent couchés sur le flanc. Au micro, une voix s'est fait entendre :
* "Poste de combat D.C.A."
Les hommes de l'armement des pièces foncent à leur poste. Les canons de 75, les 40 Bofors, les 20 Oerlikon sont parés. Le soleil tape dur ; immobile, cramponné à sa mitrailleuse, chacun tente de scruter les grands espaces verts qui s'étendent de part et d'autre des rives. La navigation sur le fleuve se fait lentement. Du pont à la passerelle, chacun observe, autant par curiosité que dans l'attente de ce qui peut survenir. Le bruit de la machine dans les entrailles du navire trouble seul le calme apparent. Si la mémoire est exacte, la navigation dure environ deux heures trente !.

Ce 19 octobre, nous accostons à Saïgon. Les aussières sont capelées au quai marchand. L'appel au poste de combat sur le parcours Cap Saint Jacques Saïgon n'aura été qu'une bonne précaution. Le Mékong roule ses eaux brunâtres. Du haut de nos bastingages, nous observons de grandes jonques à quai, ou les occupants vivent en famille. Notre présence ne les détourne pas de leur flegme très oriental. Sur le quai, une guérite est flanquée d'une sentinelle japonaise. Le factionnaire présente les armes à quiconque du Suffren mettant pied à terre, du matelot au commandant. "C'est à ne plus rien comprendre !". Côté ville, apparaissent les bâtisses, de la verdure et des clôtures de ciment ajourées. Nous découvrirons que l'une de ces bâtisses, sur l'avenue menant à l'embarcadère, fait dancing. Les musiciens sont philippins. La rive opposée du fleuve est cachée dans un massif de verdure. 16 h 30 les permissionnaires à l'appel. Tenue coloniale et toujours impeccable.

Le Suffren accosté au quai marchand à Saïgon

La coupée franchie, à pieds ou en "pousse", on se dirige vers la découverte de Saïgon...
Les grands boulevards : la rue Catinat, le Boulevard Charner, la poste (superbe), la Cathédrale (imposante), le jardin botanique, le boulevard Gallieni. Ca sent vraiment la France. Le ballet des "pousse-pousses", la gracieuse silhouette des vietnamiennes vêtues de leur tékouan font bonne couleur locale.

La Cathédrale de Saïgon

Les marchés étalent leurs leurs et leurs fruits exotiques aux multiples couleurs, mangues, pamplemousses, mangoustans, bananes, ananas, etc... Enfin, la boisson irremplaçable : la bière "LARUE".
Ah ! les petits restaurants où l'on trouve toujours une bonne soupe chinoise ! cela n'éclipse pas pour autant les bonnes tables du "chalet" ou celles de Dakao. Les mets y sont raffinés, mais le prix aussi. N'oublions pas, après le rapas, le petit verre de cacao pour la digestion.

La curiosité et le besoin de découverte nous poussent jusqu'à Cholon, à 7 km de Saïgon. Cholon est réputée pous ses bordels, ses maisons de jeux et ses fumeries d'opium. Ce n'est pas un lieu à fréquenter trop longtemps. Saïgon ou Dakao... C'est bien mieux.

Le Général Leclerc
Le 5 octobre, le Général Leclerc est arrivé à Than Son Nuth. A partir du 19 octobre, nous aurons l'occasion de ses visites à bord du Suffren et nous aurons le plaisir d'apprécier sa présence et ses attitudes qui caractérisent toujours chez lui l'esprit des Forces françaises libres.

La Compagnie de Débarquement du Suffren
Le 26 octobre, la Compagnie de débarquement du Suffren est mise à terre sur la demande du Général Leclerc. L'effectif comprend 5 officiers, 1 médecin de 1ère classe, 122 officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins. Elle sera employée le 27 dans la zone Saïgon-Cholon, puis à la garde de la pyrotechnie de "l'Avalanche".

Le 26 novembre, la Compagnie recevait l'ordre d'occuper l'ouvrage de Rach-Cat, puis la pyrotechnie de Than-Tuy-Ha.
Subissant de nombreuses attaques rebelle, elle restera jusqu'au 9 février, date à laquelle elle sera relevée par un escadron de R.B.F.M.
Elle fut dirigée sur Cap Saint Jacques, avec pour mission de tenir la garnison et de nettoyer la ville.
La compagnie rembarquera à bord du Suffren en avril. Elle avait des blessés mais aucun tué. *
La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955 - Etat major de marine service historique tome II (août 1945 - Décembre 1946) page 119 n° 63 SG

Un retour provisoire
Le Suffren quitte Saïgon le 27 octobre avec 500 rapatriés, dont 400 sanitaires. Les rives en lacets du Mékong défilent à nouveau sous nos yeux. Sur le pont milieu, les soldats rapatriés sont affalés conte l'atelier à torpilles. Leur état physique fait peine à voir [que de souffrances ces malheureux ont-ils dû endurer ?] . Nous avons été prévenus : "attention, ne les faites pas boire !". Nous repassons le détroit de Malacca avec ses mines à la dérive. Nous sommes à 24 heures de Singapour. L'un des soldats rapatriés décède d'une dysenterie. Ce garçon été un gars de grande taille, que le destin a emporté trop tôt.

La cérémonie au mort, sur la page arrière un planchon a été installé en plan incliné, en dépassement des 2/3 du bastingage. Le corps du malheureux a été déposé sur ce plan incliné et recouvert du drapeau tricolore. Nous sommes groupés au garde à vous. Le premier maître timonier gonfle ses poumons, de son sifflet sortent des sons modulés, traînants et alternés. Un ordre bref. Un sinistre bruit de chaînes crisse lorsque la gueuse entraîne le corps vers la profondeur des abîmes. Nous aurons été à la fois les seuls témoins et sa seule famille dans ce terrible moment. Jamais, cette image ne s'effacera de nous.

Le 29, nous accostons à Singapour. Une occasion de plus d'un tour à erre. Le 2 novembre, nous retrouvons Trincomalee. Le site est toujours captivant et reposant. Un match de foot a été organisé avec la Royal Navy durant lequel nous n'avons guère brillé. Nous avons probablement plus de qualités pour la mer que pour le ballon.

Nous retrouvons l'océan Indien avec des creux. Si dans cette région, les pirogues sont construites avec des balanciers, ce n'est sans doute pas pour rien. Le 10, escale à Aden : l'endroit est toujours aussi triste. Nous savons de cette terre qu'elle a été le pays de la reine de Saba.
Le 14 et le 15, de nouveau le canal de Suez. Nous revoilà sur la Méditerranée. Une nouvelle escale à Alexandrie : toujours aussi sympathique, le regard des égyptiens. Mais cette fois, pas d'histoires avant embarquement.

Toulon
Ce 21 octobre, le Suffren est de retour à la mère Patrie. Toulon est toujours marquée par les blessures de la guerre. Des bâtiments de l'arsenal sont en ruine, effondrés sous les bombardements. La rade offre le triste spectacle de ce que fut notre belle escadre, tuée par le sabordage de 1942.

Les restes du cuirassé Dunkerque
Le 21 octobre au 4 novembre, 15 jours vont s'écouler, entre entretien, réparations, appareillages pour exercices de tirs en mers. Ces tirs concernent des exercices D.C.A. qui s'effectuent après un lâcher de ballons, ou sur une cible tractée par avion.

Dans le 1er cas, les 6 canons de 75 crachent un feu nourri dont les éclatements en altitude forment une barrière de feu couleur rose.
Dans le second cas, il s'agit d'un tir décalé sur une cible tractée. Alors que l'avion passe et repasse dans le ciel, les canonniers ajustent leur tir sur la cible.
Ces exercices répétés sont longs et mettent les nerfs à vif par l'attention qu'ils requièrent.
Il est arrivé que la trajectoire d'un obus se soit décalée et passe un peu trop près de l'avion tracteur, ce qui fit piquer au pilote la colère de sa vie. Il largua sa cible et rentra à sa base.

Dès le 6 janvier, nous allons effectuer des allers-retours entre Afrique du Nord et métropole, afin de ramener les troupes venant d'Allemagne (1200 par voyage, si le chiffre est exact).

Le 6 nous quittons Marseille. Le 8 à Alger, le 9 à Oran, le 10 à Marseille, le 12 à Alger, le 13 à Toulon, puis de nouveau le 17 à Oran, le temps pour quelque moment à terre, de prendre un tramway et retrouver quelques connaissances. A Oran, la promenade de l'Etang surplombe le port. Vu de haut, la silhouette du Suffren est superbe. Ses 194 mètres de long et son artillerie alignée sont du plus bel effet. Le 19 de nouveau à Marseille. Le 21 à Alger, le 23 à Toulon, le 27 à Marseille. Du 29 janvier au 2 février, "Ferry-Ville et Bizerte". Le 4 à Toulon.

Au cours de nos navigations, il y a toujours quelques moments qui permettent à un groupe de se rassembler afin de réaliser la photo souvenir, souvent par spécialité ou corps de métier.

Un groupe d'électriciens sur la plage avant

Préparatifs pour un grand départ

Pour la petite information : la zone située au sud du 16ème parallèle fait partie du théâtre sud-est asiatique sous l'autorité de l'Amiral Lord Mounthabatten. L'Amiral apportera à partir du 20 octobre 1945, le soutien logistique aux bâtiments français en Indochine. *

* La Marine Française ne Indochine de 1939 à 1955 - Etat major de marine service historique tomme II (Août 1945 - Décembre 1946) page 97 à 135.
Toulon - 4 novembre 1945. A bord, les grandes corvées se succèdent, corvées de munitions qui emplissent les soutes, caisses que l'on entasse même dans les postes d'équipage et jusque dans les coursives.

Les corvées de vivre font de même. Une corvée de viande embarque des demi-quartiers de boeuf, faisant la navette entre le quai et la chambre froide, en empruntant e pont arrière.
Dans ce transbordement, le matelot de corvée disparaît sous la carcasse de boeuf qu'il transporte verticalement. Vu de dos, l'on ne perçoit que la carcasse et les pieds du porteur qui gesticule.

L'officier qui surveille cet embarquement remarque qu'un quartier se déplace en zigzaguant sur le pont. Intrigué, l'officier s'approche, reconnaît le garçon à la barbe rousse et lui dit :
* "Mais, T...., vous êtes saoul ??"
Et l'autre de lui répondre :
* "Eh oui, Lieutenant, mais c'est pas vous qui payez !".

Bien longtemps plus tard et après ce moment cocasse, lorsque T.... sera retourné à la vie civile, dans son pays Midi-Pyrénées, nous apprendrons qu'il avait crée un commerce de vins. Ayant connu son tempérament, sa gentillesse et son franc-parler, on ne devait pas pleurer dans son officine.

Appareillage pour le grand départ
Le 9 novembre, c'est le départ ; cap sur Port-Saïd. Nous franchissons le canal le 13. Le 16 nous sommes à Aden, le 21 à Colombo, le 25 à Singapour. Les escales se ressemblent, comme à l'accoutumée ; l'infirmier est à la coupée des permissionnaires, muni d'une grande boîte pour distribuer les protections d'usage.

Nous franchissons à nouveau le détroit de Malacca. Il y a vraiment de quoi serrer les fesses. Qui n'a pas eu le coeur un peu serré lorsque nous passions tout près de ces grosses boules noires ?. Pour mémoire, le Richelieu, qui y est passé, avec son important tirant d'eau, a touché une mine.

Le Commandant Jubelin, Commandant le Triomphant, a parfaitement décrit dans son ouvrage "Marin de métier, Pilote de fortune", cet épisode vécu alors que le Triomphant escortait le Richelieu dans le détroit de Malacca. *
* Le commandant Jubelin, Marin de métier pilote de fortune - Presse de la cité - France empire, 1951, P. 3994/395.
Nous sommes en ligne de file derrière le Richelieu dans le détroit de Malacca.

Vu du Suffren,
le Richelieu lors du passage au cap Saint-Jacques
La nuit vient de tomber, quelques incidents au crépuscule, ont rompu la monotonie de la navigation. Vers dix heures, l'officier de quart me signale qu'une explosion vient de se produire contre la coque du cuirassé.

Effectivement, nous avons entendu une sourde détonation. Après dix minutes d'attente, avide de satisfaire notre curiosité, je me décide à attaquer le Richelieu :
* "Avez-vous touché une mine ?"
Il répond :
* "Oui, nous avons une voie de vin dans la cale n° 3".

Nous nous regardons un peu ahuris. D'ordinaire, les mines causent des voies d'eau. Nous ne comprenons pas très bien ce qui nous semble un mauvais mot d'esprit. Ce n'est pourtant pas l'habitude du Commandant Du Vignaux.

Je demande une explication qu'il satisfait immédiatement...
* "Le choc de la mine n'a causé aucune avarie à la coque, mais a cassé le tube de vidange des cuves à vin qui se sont vidées dans la cale, nous avons bien une voie de vin, pour de l'humour, c'est du bon".

La mer de Chine
L'étroit collet du détroit de Malacca franchi, nous avons laissé par bâbord la Malaisie et par tribord l'Ile de Sumatra. Le Suffren navigue sur cette mer de Chine qui a fait rêver les poètes. Bien que réputée par ses typhons, par beau temps, son bleu profond s'offre à la contemplation ; merveilleux spectacle également, que celui offert par les poissons volants évoluant par bond successifs à l'approche de l'étrave et l'extrême mobilité du battement de leurs nageoires ailées aux reflets d'argent... Magnifiques moments que nous offre la nature !.

Nous revoici franchissant le Cap Saint-Jacques et la remontée du Mékong. Nous accostons au quai de l'arsenal, à Saïgon où nous allons séjourner du 27 février au 16 mars.

Afin de se positionner par tribord au quai de Saïgon, le Suffren doit dépasser son emplacement, remonter la rivière et parvenir à faire demi-tour sur le fleuve. Ses 194 mètres de long nécessitent une manoeuvre un peu particulière. Pour ce faire, un endroit de terre a été repéré où l'étrave peut être lancée contre la rive et pénétrer dans le sol. Une fois engagée contre terre, les hélices fonctionnent l'une en marche avant, l'autre en marche arrière. Le navire pivote et parvient ainsi à se dégager. Cette opération a un style bien impressionnant. Il advint un jour, qu'ajoutant à ce spectacle, un troupeau de buffles broutait l'herbe du rivage, alors qu'au même moment, le Suffren se présentait pour effectuer son demi-tour. Spectacle cocasse d'un navire qui semble vouloir aller "au sec" au milieu d'un troupeau de buffles affolés !. Rien de cassé, mais quelle image !.

Saïgon nous est devenue une ville familière, malgré les évènements que l'on sait, en particulier en banlieue. Les permissionnaires, lors de l'inspection pour aller à terre, sont groupés par 3, au second, il est remis une mitraillette avec le chargeur engagé, afin qu'il puisse protéger les deux autres en toute éventualité. A notre connaissance, rien n'aura été signalé en ce qui concerne les gars du Suffren. Ceci n'a pas nui aux liaisons d'amitié qui ont pu se créer avec des familles européennes, qui nous font le plaisir de nous exprimer leur sympathie et qui nous accueillent chez eux. Nous aurons déjà connu ces marques d'affection, lorsque nous effectuions des séjours prolongés à Alger ou à Casablanca. Nous connaîtrons aussi de tels témoignages lorsqu nous irons à la concession française de Shanghai, où dans la rue, un regard, une interpellation [d'ou es-tu ?] finissaient en retrouvailles entre français. Celles-ci, loin de la mère Patrie, sont toujours superbes et émouvantes.

Jusqu'à ces moments et les dernières semaines éculées sans grands évènements marquants, nous aurons vécu à bord du Suffren, hors des contraintes d'exercices d'usage et par comparaison, comme des touristes en temps de guerre !.

Les jours qui vont suivre nous ferons entrer de plain-pied dans les évènements qui marqueront l'histoire de la France en Indochine.

Nous nous trouvons à Saïgon lorsqu'au Tonkin, débute le 6 mars 1946, l'importante opération Bentré. La situation évoluera très vie, comme nous l'évoquerons un peu plus loin. Lorsque nous arriverons au Tonkin le 19 mars avec les renforts d'usage, les chinois auront hissé le drapeau blanc et notre armée foncera sur Hanoi.

En baie d'Along, le calme a remplacé les turbulences des débarquements.

Nous arrivons donc au mouillage du lieu-dit "de la noix" en eaux profondes et abrité par une multitude d'îlots rocheux. Le paysage est féerique, nous sommes bien dans l'espace marin de la 7ème merveille du monde. Les sampans de pêcheurs et les jonques aux viles typiques meublent ce fabuleux décor.

Panoramas de la Baie d'Along
Le 24 mars, la flotte des forces navales d'Extrême-Orient offre une parade au Président Hô Chi Minh qui se tient avec les autorités à bord de "l'Emile Bertin".

Le Président Hô Chi Minh
reçu à la coupée de l'Emile Bertin

Vu de l'Emile Bertin,
le Suffren au second plan
Le Suffren a pris place dans le sillage de celui qui le précède et pour celui qui le suit.

Le 29, nous sommes à Port Dayot, entre ciel, mer et nature. Nous sommes dans la région des moïs. Il se dit que la propagande japonaise avait dénigré la France et affirmé que nous étions anéantis. Plus d'armée, plus de marine. A cette contre-vérité, deux moïs de forte musculature, vêtus d'un pagne, équipés d'un arc et de flèches, ont été invités à voir de leurs yeux que nous n'étions pas laminés et que nous avions une marine qui en imposait. Ces deux athlètes n'en croyaient pas leurs yeux ; nous voyions leur visage fortement impressionné devant cette gigantesque machine qu'est le Suffren. Il paraît qu'une question leur a été posée :
* "Pourquoi ne portez-vous pas de vêtements ?"
Réponse :
* "Parce que nous sommes civilisés".
A noter tout de même que la température est tropicale.

La journée du 30 au 31 mars, le Suffren est dans la baie de Nha Trang, réputée pour la beauté de ses plages et de son panorama. En raison de la situation à terre, l'équipage est resté au poste de combat. A la fraîcheur, au cours de la nuit, une ration de tafia a été distribuée aux servants des pièces de 75 et D.C.A.

Cam Ranh
Une des plus belles baies de l'Indochine !. Le 31 mars 1946 est une date marquante pour les évènements politiques à venir. Le Suffren a à son bord l'Amiral D'Argenlieu.

Au mouillage, dans la baie, l'Aviso colonial Dumont d'Urville a à son bord le Président Hô Chi Minh, de retour d'un séjour politique en France.

Hô Chi Minh, suivi d'un collaborateur grimpe à la coupée du Suffren, arrive sur la plate-forme, face à la "porte étanche" du salon de l'Amiral.

L'équipage a été posté à la bande le long des bastingages. L'armurier de service est debout devant la porte, jugulaire au menton, la hallebarde étincelante dans la main droite.

Le Président Hô Chi Minh franchit les quelques mètres du pont qui le séparent de la porte, sa t^te tournée à droite, c'est-à-dire vers l'avant, ce qui lui évite la vue du drapeau français qui flotte au mât arrière.

Dans la marine, il est de tradition que lorsqu'un chef d'état quitte le bord, une vois s'élève au micro :
* "A mon commandement, vive la République"
répété 7 fois. L'équipage doit alors reprendre à chaque fois d'une seule voix :
* "Vive la République".

Au moment même où Ho Chi Minh quitte le salon et se dirige vers la coupée, en réponse à la voix du micro :
* "Vive la République"
l'équipage répond en choeur :
* "Vive la rue du brique"
et lorsque la même voix reprend :
* "Hip Hip hip Hourra"
l'écho est du même humour. Nous n'en dirons pas plus.

L'oncle Hô a prestement descendu la coupée. Qu'en a t-il entendu ?

Le Pacha sort à son tour du salon, totalement satisfait de son équipage.

Pour l'anecdote à ette histoire,le groupe des hommes de la machine avaient été placé pour la circonstance sur la plage avant. Le Commandant en second s'y tenait aussi, mais en cet endroit du bord, la consigne à la discipline n'avait pas été formellement respectée. Le Commandant en second en remarqua deux, particulièrement muets ; le second maître chauffeur, ancien des F.N.F.L. et le quartier maître électricien BAUWENS, ce qui se traduisait pour les récalcitrants à trois jours de consigne double... la tôle ! Heureux pour les deux lascars, le Commandant, dans un esprit différent améliora la situation.

Les accords du 6 mars 1946
Dans le temps, les conventions, accords, désaccords se succèdent.

Le 6 mars 1946, le Vietnam est reconnu par la France comme état libre faisant partie de la fédération indochinoise de l'union française. Son gouvernement accueillera amicalement les forces françaises en relève des troupes chinoises. Le sort de la Cochinchine va dépendre de la volonté de sa population consultée par référendum. Des négociations seront ouvertes sur les relations diplomatiques du Vietnam avec les états étrangers. Sur le statut de l'Indochine, sur les intérêts économiques et culturels français au Vietnam, etc, etc... tous ces points devant faire l'objet de négociations ultérieures à Hanoi, Paris ou Saïgon.

Mais le 6 mars, le terrorisme a repris en Cochinchine, Un millier de notables sont assassinés dans le seul mois de mars. *
* Jacques de Folin. L'Indochine 1939-1955 la fin d'un rêve, Perrin, 1993, P. 146
Le massacre d'une quinzaine de catholiques, dans un village proche de Saïgon, inaugure la campagne.

La conférence de Dalat, du 1er au 11 avril 1946, aboutit à un échec. Giap déclare :
* "L'indépendance totale sera arrachée par la force"

L'opération Bentré
Activité de la Marine pendant le 1er trimestre 1946 et opération de débarquement du Tonkin le 6 mars 1946 ; l'opération Bentré a pour but la récupération du Delta tonkinois.
Situation :

Nos forces : 20700 hommes seront transportés de Cochinchine en quatre vagues de 12500, 2600, 4500 et 2500 hommes, ainsi que le groupement Ponchardier.

Les forces de l'air : 20 Dakota, 18 Spitfire, ainsi que des Junker 52.

Les forces navales : des bâtiments de guerre, des engins de débarquement autonomes, des engins de débarquement légers, des bâtiments de commerce.

Les forces adverses du fleuve rouge à la frontière chinoise est :
* Vietminhs : 20900 hommes
* Armée chinoise : 58150 hommes (la 60è et 90è armée)
* Armée japonaise : 30600 hommes

La situation des français au Tonkin :
* Hanoi : 20000
* Haiphong : 1200
* Vinh : 1250
* Hongay : 250

En Chine, des accords ont eu lieu le 28 février 1946, à Choung-Quing. Ceux-ci ont abouti à une double entente réglant le problème des intérêts français en Chine, ainsi que ceux de la Chine en Indochine, dont l''évacuation des forces chinoises de l'Indochine Nord, dans le courant du mois de mars. Ce qui est fait verbalement le 1er mars.

Le Colonel Crépin, qui a négocié ce dernier agrément, télégraphie à Leclerc qui piaffe d'impatience. La flotte est prête à partir.

Le 5 mars, la machine française se met en marche. Mais, tandis que les convois sont en route pour Haiphong, le débarquement est prévu pour le 6 mars 1946...

Malgré les accords, les chinois renâclent. Le Général Ha Ying Quin, de mèche avec le vietminh, demande une entente préalable au gouvernement vietnamien.

La collusion semble évidente aux français ; ils ne se trompent pas.

Ce même 5 mars, les convois du corps expéditionnaire pénètrent dans le golfe du Tonkin ; l'affrontement paraît inévitable. Les français sont décidés à appliquer les accords du 28 février.

Les chinois, malgré leur attitude, ont reconnu officiellement la souveraineté de la France en Indochine.

Les troupes chinoises tirent sur les navires français. Le corps expéditionnaire encaisse les coups sans riposter.
* "c'est comme à Fontenoy"
s'écrie un soldat qui trépigne d'impatience.

Lorsqu'il est enfin permis de répliquer, une demi-heure plus tard, les français comptent 34 tués et une centaine de blessés. *
* J(Ph. Franchini. Les guerres d'Indochine. Pygmalion. 1988. P. 288/289)
Nous nous bornerons à ne mentionner que les différentes forces navales qui ont été engagées dans cette opération. Un relevé très précis a été mentionné dans les mémoires de l'état major du service historique de la marine,(page 149 à 186).

Les opérations de débarquement ont commencé le 6 mars à 7 h 40 ; elles se sont déroulées jusqu'au 10 mars en 4 vagues successives.

Le résultat de l'opération a été un succès.

Dans son rapport, le Général Leclerc a déclaré que ce rapide succès était dû à la perte de sang froid du Général chinois.

Les marins français qui ont été tués lors des engagements, ont été inhumés dans le cimetière marin situé sur l'îlot bien connu de la baie d'Along.

Réparties en différents groupes, ces unités comprenaient :
* Transports de troupes : Camille Porcher - Espérance - Béarn - Barbleur - Saint Hubert Bie - Céphée - Eridan - Betelgeuse.
* Engins de débarquement : 8 LC.I. - 2 L.S.T.
* Avisos : Chevreuil - Gazelle - (Sénégalais - Algérien - Destroyer d'escorte).
* Patrouilleur : Le Frézoul.
* Croiseurs : Triomphant - Savorgnan de Brazza - Emile Bertin - Fantasque - Tourville - Duquesne.
* Aéronavale : la 8 F.E. et la 8 S. *
* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat major de marine service historique, tome II (Août 1945 - Décembre 1946. Pages 152 à 226).
La première division de croiseurs de 10000 t (Suffren - Duquesne - Tourville) est restée affectée pendant tout le trimestre au F.N.E.O.
Le Suffren a participé aux opérations de mars au Golfe du Tonkin, avant son départ pour une mission en Chine. (Rapport trimestriel Marine Indochine). *
* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat major de marine service historique, tome II (Août 1945 - Décembre 1946. Pages 152 à 226).
Anecdote.

Dans son livre "l'Indochine 1940/1955", Jacques Follin *
* (Jacques Follin. L'Indochine 1939-1955. La fin d'un rêve. 1993. P. 129)
évoque une lettre du Général De Gaulle du 25 septembre1945, que Leclerc montre à Salan :
* "Votre mission est de rétablir la souveraineté française à Hanoi et je m'étonne que vous ne soyez pas encore là-bas".
Par ailleurs,le Général Buis (alors Commandant) a rendu visite à Marly en avril 1946, à De Gaulle qui lui dit :
* Pourquoi a t-on attendu le 5 mars pour débarquer au Tonkin ? Il est inadmissible d'avoir attendu si longtemps pour le faire".
Le Général Buis ayant répliqué qu'il avait fallu attendre des LS.T. pour le débarquement.
De Gaulle avait rétorqué :
* "Il y a des millénaires qu'on fait des débarquements sans L.S.T.".

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique. Tome II (Août 1945 - Décembre 1946. Pages 73 et 74)

Explosion à la pyrotechnie de Saïgon
Le 8 avril 1946, il est 11 heures du matin ; le Suffren est à quai. 11 heures est l'heure où les "rationnaires" qui prennent leur leur de garde à midi, se présentent sur le pont devant la cuisine des équipages, afin d'y recevoir le repas de consistance (distribution pour la part de deux hommes).

Un puissant souffle d'air est projeté depuis la pyrotechnie, qui en s'engouffrant dans les superstructures du navire, parvient à le soulever légèrement de l'avant. Les hommes en attente devant la cuisine, en ressentent la secousse. L'un d'entre eux, qui est déjà servi, est sur les marches de l'échelle qui descend au poste d'équipage. Déséquilibré, la gamelle part devant, en déversant son contenu. Le tout agrémenté par le son métallique de la gamelle buttant sur les marches jusqu'à sa fin de course.

Depuis la page avant du Suffren, on apercevait une énorme colonne de fumée noire s'élevant vers le ciel. Dès l'explosion produite, la compagnie de débarquement du Suffren a été envoyée sur place, malgré les explosions qui continuaient à se produire à l'intérieur des bâtiments. Selon enquête, ce sont les Binh Xuyen qui ont fait le coup malgré la garde faite par l'armée française.
La 3ème D.I.C. du Général Nyo et le groupement Massu poursuivent souvent en vain un ennemi insaisissable.... Les explosions se firent encore entendre pendant plusieurs jours.


Depuis la date du 20 avril 1946, le Suffren porte la marque du Vice-Amiral Auboyneau, Commandant le théâtre naval d'Extrême-Orient. Celui-ci est suivi par l'embarquement de son état-major, ainsi que par la musique des équipages de la flotte.

Nous aurons ainsi le plaisir d'entendre en de telles circonstances, la musique des équipages jouer la "Marseillaise", toujours suivie du "God save the King".

A noter que nous avons aussi à bord, au sein de l'équipage, 6 marins de la Royal Navy (service des transmissions), avec qui les relations ont toujours été parfaitement "cordiales".

L'Harley Davidson ou l'exploit imprévu (anecdote)
La nouvelle a rapidement fait le tour du bord. Lorsqu'il s'agit de rire un bon coup, personne n'en manque l'occase.

Ca se passait un dimanche au bord de l'eau "disait la chanson"...

Alors que nous étions à quai à Saïgon, la scène se passe au pont milieu, devant le bureau des mouvements (B.M.) qui est le lieu où se tient l'officier de quart durant son service.

Depuis que le Suffren est devenu navire amiral, l'Etat-Major dispose d'une superbe Harley Davidson de couleur kaki, dont le quartier maître chef torpilleur s'est porté estafette volontaire.
A noter que le Suffren n'a plus de torpilles, ni lance-torpilles depuis belle luette, article n'étant plus de circonstance).

Donc, cette coqueluche mécanique est sur le pont, le quartier maître chef enfourche l'engin, le met en marche, accélère, mais voilà que le temps de l'éclair, le bolide bondit. La machine s'est violemment projeté contre la paroi du B.M. sur laquelle un extincteur à mousse est suspendu. Sous le choc, ce dernier s'est décroché. Dans sa chute, il percute le sol. Un jet de mousse gicle, l'officier de quart est maculé de mousse. Voilà un incident imprévisible qui maltraite sa fonction. Nous ne ferons pas de commentaires sur la tête qu'à du faire le quartier maître chef torpilleur.

Naturellement, les témoins de la scène se sont marrés à se pisser dessus. Celui qui n'en a pas ri, c'est bien entendu l'officier de quart. Il s'en souviendra d'un oeil vengeur, lorsque les rieurs passeront à l'inspection des permissionnaires pour aller à terre. (Notre collègue Bauwens faisait partie du lot !).

Les rives du Mékong offrent un paysage verdoyant, voire reposant, dont l'apparence est parfois trompeuse quand des factions ennemies s'y tapissent pour perpétuer quelques mauvais coups.

Un mitraillage insolite
La nuit est tombée sur Saïgon, le Suffren est à quai, la chaleur est lourde et moite. Pour dormir, l'équipage est plus à l'aise en crochetant le hamac aux points de fixation placés aux superstructures du pont milieu, ou à la belle étoile sur le spardeck, sur des fixations de fortune, entre les rambardes, chacun ceinturé dans sa flanelle du paquetage.

Par bâbord, depuis la rive opposée, des tirs d'armes automatiques balaient la coque, puis des tirs parviennent au-dessus du spardeck. Au cliquetis des balles, en réagissant dans leur subconscient, les dormeurs n'ont fait qu'un bond pour se jeter à plat ventre au sol. (Ce qui s'est traduit par un record de levée de hamac).

A cette situation, il s'en est naturellement suivi un branle-bas de combat. les 2 grands projecteurs qui trônent à l'arrière du spardeck, fouillent la nuit de leur rayons lumineux. Rien de suspect depuis l'attroupement de jonques ou de sampans, ni depuis la végétation sur la rive d'en face...

Le Commandant a fait armer les chaloupes auxquelles s'est joint le cuisinier annamite de la cuisine des officiers. Dans la nuit noire, les chaloupes se dirigent vers le rivage. Lorsqu'ils y parviennent, les habitants ont fui. Le chef du village,lui, est resté. Les tireurs embusqués, eux, se sont évaporés. Le dialogue s'engage ; afin de se faire bien comprendre, le cuisinier traduit au fur et à mesure les paroles du Commandant :
* "Monsieur, je ne suis pas venu ici pour vous faire la guerre, ni pour vous tuer. Mais, si vous recommencez une autre fois, je ferai tirer sur vos habitations et je les raserai entièrement.. Je n'ai qu'une parole et j'ai pour habitude de tenir mes promesses. Vous venez couramment commercer avec nous. S'il y a un problème, nous le réglerons".
Réplique du chef du village :
* Commandant, nous n'y sommes pour rien. Ce sont des éléments viets qui viennent la nuit".
Le ton du commandant devient moins académique :
* "Je m'en fous"
Répliqua le Commandant
* "Démerdez-vous pour faire vous-même votre police et votre sécurité".

Ce qui se traduit par... "A bon entendeur, salut !...".

Le sermon a du être compris. Depuis, nous n'avons jamais plus eu à subir des tirs à quai, à Saïgon.

Petites contraintes
Lors des escales à Saïgon, les bâtiments sont tenus à une astreinte devant assurer la garde des extérieurs de la villa de l'Amiral la nuit. Cette villa est située dans un grand parc solitaire, constitué de pelouses, de végétation et de grands arbres touffus. Les nuits sont noires comme l'encre et seuls les cris stridents des bestioles nocturnes viennent les déchirer.

A chacun de l'équipe, il a été remis moustiquaire, arme et munitions. On prend la garde à tour de rôle, debout, le doigt sur la gâchette, en ayant les yeux devant et derrière la tête ; les autres se roulent dans la moustiquaire et s'allongent sur la pelouse, dévorés quand même par les moustiques.

Opération à l'Ile Paulo
Embarquement sur Chaland de 200 légionnaires

Le ponton de Saïgon (anecdote)
Notre nouveau Commandant, le Capitaine de Vaisseau Kerville, venait de prendre le commandement du Suffren. De retour de mission, nous nous apprêtions à accoter le quai à SaÏgon.

Depuis la rive, un grand ponton en bois s'avance sur le fleuve ; sa forme représente un T. cette importante charpente repose sur des pieux dans les profondeurs du fleuve.

Nous sommes attendus avec les honneurs. La musique des équipages en blanc complet est alignée sur le quai. L'Amiral Graziani nous fait l'honneur de sa présence. Pour un meilleur point de vue, il s'est posté à l'extrémité du ponton, dans l'attente d'apercevoir l'imposante masse se présenter à l'accostage.

Malheureusement, ce jour-là, le vrombissement des hélices en marche arrière, la vitesse du navire plus celle du courant aidant, le Suffren dépasse hardiment l'emplacement du mouillage. Il fonce sur le ponton, pénètre dans les charpentes dans un épouvantable fracas de bois cassé. Sectionnée, une énorme fraction de ponton bascule dans les flots du Mékong.

L'Amiral, depuis son emplacement d'observation n'a que le temps de faire un bond et parvenir de justesse à rejoindre des dragueurs, se demandant où le mastodonte s'arrêterait, commençaient à larguer leurs aussières. Sur le quai, les musiciens paralysés par cet évènement n'ont plus la force de souffler dans leur instrument.

Le Suffren s'est alors arrêter sans plus de désastre et la musique des équipages s'en est retournée comme elle était venue.

Nous sommes à quai à Saïgon du 1er au 22 avril.

La vie à quai
Le temps passé à bord consiste toujours aux mêmes occupations, chacun excelle dans son métier :
* les électriciens que l'on voit avec leur magnéto,
* les mécanos au maintien du matériel,
* les armuriers dans leurs tourelles, occupés à d'incessantes vérifications. Ils veillent au bon fonctionnement des multiples pièces, un oeil particulièrement vigilant sur les verrous de mise à feu. Ils s'occupent du remplacement et de l'étanchéité de la couronne métalloplastique de chacune des culasses de 203 mm.

On n'échappe pas pour autant aux tours de garde, ni aux visites médicales de contrôle, ainsi qu'aux vaccinations complémentaires. Quelquefois à la sortie de la "chambre", cette cérémonie qui consiste à passer devant le Pacha tous les six mois pour l'annonce de nouveaux points à ajouter au dossier, ou pour l'obtention du galon supérieur. Parfois, l'infirmier s'est posté à la sortie et vous attend la seringue à la main. Difficile de passer au travers.

Lors de nos sorties à Saïgon, nous avions le plaisir d'être parfois invités par d'aimables familles saïgonnaises.

Quelques gars du Suffren lors d'une réception
Il y a aussi les messes du dimanche, l'aumônier officiant à quai comme en mer.

Parfois alors que nous étions à quai à Saïgon, le Général Leclerc arrivait avec sa jeep. Il quittait la voiture et montait à bord assister à la messe sur la plage arrière en la compagnie de l'Amiral Auboyneau.

au pied du monument symbole d'un passé
5 canonniers et 1 armurier
ont posé pour la postérité

Autre sujet
Selon les circonstances, à Saïgon, le Commandant décidait d'un bal à bord. Il arrivait sur la plage avant et s'adressant aux présents sur le pont, déclarait :
* "demain, bal à bord, ramenez de l'élément féminin !".
Le lendemain soir, la musique des équipages berçait tout ce monde. En la circonstance, le punch était correctement corsé.

Aragon avait dit :
* "la femme est l'avenir de l'homme !".

Les temps aux mouillages sont aussi meublées de visites, comme parfois celle inopinée du Général Leclerc.

A cet effet, le micro résonne dans les tranches de l'équipage, il rappelle à tous la tenue exigée et donne rendez-vous une heure après sur la plage arrière. Il y a ceux qui par chance, ont leurs chaussures blanches, sèches et impeccables et ceux qui malheureusement ont lavé les leurs. Le blanc a plutôt pris la couleur du Mékong et elles ont eu bien du mal à sécher avec ce satané climat gorgé d'humidité.

Sur le pont arrière :
* "1er rang, un pas en avant !".
Leclerc passe, regarde chacun droit dans les yeux, baisse les siens, et lorsqu'il aperçoit ces tristes chaussures jaunâtres, s'arrête et s'exclame :
* "et alors ?"
Le malheureux concerné écarte alors ses mains ainsi que Monseigneur de Belsunce et répond :
* "Je n'y peux rien".

Leclerc prend un peu de recul après l'inspection et entame généralement un exposé sur la situation du moment en Indochine, sur les évènements en France et sur ce qu'il attend de nous.

Anecdote
Lorsque des réceptions sont organisées à bord, l'électricien de service est chargé tout particulièrement de veiller à la bonne marche du circuit d''illuminations, ainsi que des projecteurs et des réfrigérateurs abondamment pourvus.

L'électricien Bernard Bauwens fumait une cigarette à l'arrière de la tourelle 4. Un képi étant posé sur le porte-obus, il s'en saisit et le mit sur sa tête, lorsqu'un collègue lui fit remarquer que le képi portait des "étoiles"... Bauwens le repose alors aussitôt. Quelques minutes plus tard, apparaît le Général Leclerc qui s'adressant à Bauwens, lui demande :
* "que faites-vous ici ?",
puis :
* "pourquoi cette tourelle est-elle ouverte ?",
(il s'agit de la porte coulissante d'accès des canonniers à la tourelle)
* "c'est pour donner de l'aération aux soutes",
répond l'électricien.
Le Général demande à ce que l'officier de service soit aussitôt appelé. Ce dernier se présente, le Général demande à ce que l'on ferme immédiatement les tourelles :
* "nous ne connaissons pas les gens qui sont invités",
explique t'il.
Comme quoi, par les temps qui courent, toute précaution est bonne à prendre.

Nous avons quitté Saïgon. Notre destination est une nouvelle fois la baie d'Along.

Le 25 mars nous arrivons en baie d'Along, comme d'habitude au mouillage de "la noix". 10 jours vont s'écouler dans ce décor superbe, mais languissant à la longue. L'endroit de terre le plus proche est le petit port de Hon Gai, aussi calme que solitaire. La mer est tiède et les baignades sont journalières (autour du Suffren ou en se rendant en chaloupe sur les petites plages de chaque île).

Baignade sous la bonne surveillance des pêcheurs
(prudence et sécurité)

Sortie en baie d'Along
On s'organise en excursion pour visiter les célèbres grottes, la grotte des merveilles et la grotte de la surprise. On découvre cette dernière parcourant ses 4 km de long parsemés de trous peu profonds. (Il faut des lampes). Elle débouche en pleine brousse par une petite ouverture à la verticale.

Panorama de la grotte des merveilles

Un retour de baie d'Along. Un moment de recueillement (anecdote)
Au cours des années 1938 ou 1939, la mémoire de la date exacte du naufrage du sous-marin Phénix, au large de Nha-Trang, nous fait aujourd'hui défaut, de même que le motif de cette catastrophe. Nous avons souvenir que le sous-marin est resté prisonnier dans la vase par cent mètres de fond.

Tous les moyens employés à l'époque pour le libérer furent vains.

De cette tragédie, le monde entier avait suivi avec consternation ce qu'avait pu être l''agonie de son équipage.

Lors de nos navigations entre Cochinchine et Tonkin, il avait été annoncé que nous passions à l'aplomb du sous-marin Phénix. Pour chacun de nous, ce fut un moment de recueillement et d'émotion muette à la pensée de ceux qui au-dessous de nous, gisaient dans ce linceul d'acier.

Retour à Saïgon pour la période du 17 au 21 mai.

Cap Saint Jacques. Dans l'attente de la marée haute
En raison de son tirant d'eau de près de 7 mètres, le Suffren ne put s'engager à la remontée du Mékong qu'à marée haute. Arrivé trop tard, il lui fallut attendre la marée suivante.

Dans cette attente, le Commandant décide de "mouiller" plus à l'ouest du Cap Saint Jacques. Suspendues à leurs chaînes, l'ancre avant et l'ancre arrière défilent avec vacarme en passant dans les écubiers.

Le Suffren immobilisé, le Commandant décide d'envoyer le "tiers" d'équipage disponible à la baignade. Les chaloupes mises à l'eau, les baigneurs embarquent et par mesure de protection, il sont accompagnés de fusiliers en armes.

Lorsque les chaloupes parviennent à une plage de sable blanc, les paillotes proches du rivage paraissent vides de tout habitant. Qu'à cela ne tienne, les baigneurs se baignent sans autre forme de souci. Au bout d'un certain temps, ils voient apparaître en curieux des enfants, puis arrivent les femmes et enfin les hommes. A la méfiance, a succédé la curiosité et enfin les conversation se sont engagées, des cigarettes ont été offertes. La sympathie a très vite pris le pas sur la méfiance. Il se créa bientôt un lien d'amitié entre les marins pêcheurs et les marins militaires. Avec un grand au-revoir, les mains s'agitent, les chaloupes s'éloignent, laissant à chacun une empreinte de chaleur et d'amitié.

Une mine qui n'a pas bonne mine
Baigneurs et chaloupes ont rejoint le bord. L'ordre d'appareillage est donné. Les ancres remontent lentement mais bruyamment dans leurs écubiers.

Au moment où l'ancre arrière apparaît à la surface, une énorme mine sort de l'eau. Sueurs froides à bord. La mine est toute proche de cette partie arrondie de la coque : touchera, touchera pas ?.
Le courant nous écarte l'un de l'autre. Lorsque la distance est enfin respectable, les hélices sont mises en route. Armement de 75 à son poste. Visée, touchée, la mine coule mais n'explose pas. Il était temps ! nous n'avions pas bonne mine nous non plus.

La barre ne répond plus
Le corps humain à l'âge de ses artères, le Suffren à l'âge de ses câbles électriques et Dieu sait si là aussi, l'âge rentre en compte.

Nous faisions route sur Saïgon, à l'approche du cap Saint Jacques, lorsque de la passerelle, la barre ne répond plus. Réaction immédiate : une équipe est dépêchée afin de manoeuvrer la barre à bras, comme cela se pratiquait lors de la marine d'antan.

Pour nos électriciens, l'affaire mérite d'être citée. Leur cauchemar commence dès lors que les recherches s'orientent à un possible court-circuit. Ils pratiquent en procédant par élimination depuis la passerelle en se dirigeant vers l'arrière, puis ces déplacements les amènent à des endroits impossibles, tels que l'étroitesse de l'intérieur du mât tripode dans lequel passent les câbles mais aussi les rats.

Après de multiples investigations, ils parviennent à une soute à gas-oil, rampant entre cuve et plafond. Ils atteignent enfin ce satané court-circuit qui a fondu les câbles, l'endroit est confiné, la chaleur étouffante, la posture éprouvante, déjà imbibés de sueur et de gas-oil, ils s'attaquent avec acharnement à l'ouvrage.

Durant cette pénible besogne, le Pacha, inquiet, est venu leur rendre visite dans cet endroit insalubre. Interrogateur, celui-ci demande :
* "pensez-vous que le Suffren pourra être ramené en France ?".
Unanimement, ils répondirent :
* "qu'ils feraient tout pour y parvenir, même si d'aventure, ils devient passer des câbles par les coursives, Commandant, notre bateau ne sera jamais laissé à l'abandon".

Cette expression relève d'un sentiment d'attachement de l'équipage, comme si l'âme du Bailly de Suffren en hantait les membrures.

La remise en état péniblement réalisée, le Pacha invita ses électriciens à sabrer à l'office un champagne bien mérité.

Le personnel machine
Dans nos mémoires, nous retenons aussi le cas de nos chauffeurs dans les entrailles du navire, les contraintes ingrates de cette profession où l'homme est astreint à des températures pénibles, amplifiées sous les climats tropicaux. Nos chauffeurs ont eu le mérite de réaliser à bord de gros travaux de maintenance qui découlent généralement de la charge des arsenaux, afin de permettre à notre vieux Suffren de tenir le coup.

Le temps se passe toujours agréablement à Saïgon. Quelques anecdotes viennent parfois meubler l'ordinaire. L'un de nos collègues fréquentant assidûment une charmante jeune fille annamite, le papa, pointilleux sur la morale, mit un jour son beau costume, se présenta à la coupée du Suffren. Il fut admis à monter à bord après avoir expliqué les raisons de sa visite. Il fut demandé au quartier-maître X de se présenter, ils descendirent dans le poste d'équipage et la conversation s'engagea :
* "mon garçon, vous fréquentez ma fille depuis quelques temps... il vous faut à présent passer à la pagode".
La discrétion n'a pas fait connaître la suite.
Voilà comment la vie sentimentale amène parfois des surprises.

Hong Kong
Nous avons appareillé de Saïgon pour une destination inconnue.
En mer, le Cap Saint Jacques franchi, le Pacha a fait apposer un message à l'attention de l'équipage.

Nous partons pour la mer de Chine.
J'espère que vous aurez avec moi l'honneur d'h faire flotter le drapeau français.

(fin de citation)...
Toujours l'esprit des Forces françaises libres !.

C'est un type de phrase qui en dit long sur la qualité du maître après Dieu sur ce navire. Des bons mots que nous aimerions encore entendre aujourd'hui.

Avarie du guindeau à l'arrivée à Kong Kong
Du 24 au 30 mai 1946, nous sommes au mouillage, dans la superbe baie de Hong Kong, entourée de collines et d'une rade ou grouillent quantité de jonques au bois vernis.

En saillie de la berge, une piste pointe sur la mer, d'ou s'envolent les spitfires de l'aviation anglaise. Tout autour de la baie, l'on distingue les colossales habitations.

Sur le versant de droite, un funiculaire grimpe au sommet de la colline.

A terre, grouille une incroyable foule. Dans cette inimaginable ville, aux enseignes de couleurs criardes et de néons, tout est luxe. La population est de taille plutôt grande et les femmes sont belles. (N'est-ce pas les anciens ?). Elles portent généralement une robe fendue jusqu'au haut de la jambe. Le mode de locomotion est le pousse pousse à 3 roues, le conducteur sur la selle pédale à l'arrière, les passagères sont assises à l'avant dans le sens de la marche.... Vision aguichante pour le repos du guerrier.

La ville de Hong Kong a bien de curiosités à découvrir, mais il y a aussi le charme d'escalader la colline à pieds jusqu'au sommet, afin d'y découvrir un panorama incomparable.

La baie de Hong Kong
Nous avons eu l'occasion de faire un exercice en mer avec la Royal Air Force. Nous avons été surpris de l'agilité des pilotes de chasse. Nous fonçant dessus, ils se séparent subitement en 2 groupes, nous passent alors a hauteur des bastingages et rasant les flots. (Foutu pour le champ de la D.C.A.).

Shangai
Nous allions nous engager pour remonter le Yang-Tse Kiang, lorsque nous rencontrons le croiseur Emile Bertin, qui revient du Japon.

Malgré une forte houle, les 2 navires se croisent à quelques mètres l'un de l'autre. De chaque bord du Suffren et de l'Emile Bertin, on entend un "Garde à vous", leur sifflet, rendent réciproquement les honneurs. Cet instant a été trop court. C'est beau la France au bout du monde.
Pour un court moment, le Suffren remonte le fleuve tumultueux, le courant y est rapide. L'amarrage se fait au coffre et l'on ne peut aller à terre qu'avec les chaloupes, en luttant contre le courant.

La traversée en chaloupe sur le Yang-Tse Kiang
Le Suffren se trouve positionner à hauteur de la rue principale qui est perpendiculaire à l'esplanade des quais.

Lorsque l'on descend cette grande avenue, semblable à la canebière, le Suffren domine par son imposante présence et rappelle ici la présence de la France.

Pour quelque temps encore, la concession française de Shanghai est une ville dans la ville. Nous fréquentons naturellement le cercle français où nous sommes accueillis à bras ouverts.

Dans la ville, une ligne de tramways a été créée par les français. Ces tramways sont identiques aux nôtres, avec leurs agents chinois qui portent le même costume et la même sacoche à billets que les agents français.

Les permissionnaires "à terre"
Lorsque nous arrivons à Shanghai, il nous est remis à bord, un ticket violet qui nous permet de circuler gratuitement pendant notre séjour. L'arrivée du Suffren a fait la une des journaux, avec photos et commentaires.

Chin Wang Tao
Nous avons quitté Shanghai et naviguons vers la Chine du Nord. Nous passons à hauteur de Formose, puis de petits îlots de corail de couleur rouge que surplombe une végétation d'un vert foncé. De là à imaginer Robinson Crusoé....

Chin Wang Tao est une anse de mer dans un croissant de terre. La muraille de Chine arrive ici en falaise au bord de l'eau. On la voit serpenter dans le lointain, au-dessus des montagnes. A notre gauche, nous avons la Chine, à notre droite la Mandchourie. Les 2 parties ne se ressemblent pas. A gauche un monde typiquement chinois, à droite du sable et des dromadaires.

Le suffren s'est amarré à un coffre qui nous aligne en prolongement et dans l'axe de la muraille de Chine, tout un symbole. Des notables sont venus en curieux sur la rive. Leur physique rappelle les mongols et leurs vêtements sont un accoutrement d'un autre âge. Ils montrent de la main un poing fermé, le pouce en l'air, en signe de bienvenue.

Pékin
Nous n'aurons pas le temps de nous rendre à terre. Il nous est demandé quels sont ceux qui désirent aller à Pékin. Aux dernières nouvelles, ce serait une invitation du Maréchal Tchang Kaî-Tcheck à l'équipage du Suffren. Pendant ce temps,l'Amiral, lui, est à Nankin.

Nous faisons nos préparatifs pour partir en 2 bordées. Les tribordais seront les premiers ; 2 wagons du train de Pékin leur sont réservés. Le train se traîne plus qu'il ne roule, nous mettons la journée pour arriver en gare de Pékin. Un peu déçus, car celle-ci ressemble à notre gare Saint Charles. Mais aussitôt dehors, nous sommes dans un autre monde, du jamais vu. Beaucoup d'édifices avec des colonnes rouges supportant des toits en accent circonflexe. Tout est sublimement beau.

10 heures du soir : des camions nous ont amené à l'hôtel "peiping hôtel ", sur la place Tien an men. Alors que nous prenions possession de nos chambres où des lits avaient été rajoutés, une foule de curieux ce pressait dans les couloir que les employés tendaient de refouler.

Devant le Peiping Hôtel place Tien an men
Dehors, une lignée infinie de pousse-pousses attend. Nombre d'entre nous ne passeront pas la nuit à dormir, il y a trop à découvrir. Nous nous trouvons à 2 ou 3 pour la sortie. Les pousses nous amènent en cette heure tardive, après une bonne marche, dans un endroit chic. Ils nous déposent devant un dancing; En franchissant la porte d'une grande et belle salle, nous découvrons à mi-hauteur un grand balcon avec orchestre. Il n'y a pas de jaunes, que des blancs. A notre vue, l'orchestre, surpris, s'arrête puis entonne la Madelon. En ce lieu, cela donne autant la chair de poule que la Marseillaise. Une fois la Madelon terminée, tout le monde dans la salle nous saute au cou pour nous embrasser. La directrice du dancing une anglaise très affectueuse en rendra même son mari jaloux.

Sur le chemin de l'hôtel, nous avons été rattrapés par un camion sur lequel se trouvaient nombre de os officiers du bord.
* "Eh, les garçons, que faites-vous ?, venez avec nous !".
Nous voilà partis pour la visite de la cité interdite. Visite qui va nous combler de joie et de plaisir, tant il y a de beautés et de richesses en ce lieu des empereurs de Chine.

En visite à la cité interdite

De ces moments exceptionnels vécus à Pékin, nous garderons une pensée pour la mémoire de l'un de nos très bon collègue, le quartier-maître armurier Marius Spigay,décédé dans les mois qui suivirent, à Saïgon.

Nous quittons la Chine du Nord pour un retour su Shanghai, où nous allons séjourner du 12 au 20 juin 1946.

Avant notre départ pour cette tournée en Chine, nos vêtements avaient été réajustés afin que les français fassent la meilleure impression. Le Commandant s'inquiétait toujours de la tenue des autres marines.
* "Comment sont les américains et les anglais ?, bien ! alors les français en short !".

Les shorts qui nous étaient attribués étaient de coupe anglaise, hauts et serrés à la taille, courts jusqu'à mi-cuisse ; les chaussettes étaient blanche et les chaussures idem. Les marins français ont eu beaucoup d'effet.

A l'escale à Saïgon (anecdote)ai
Une fin de soirée, rentrant à bord, 2 armuriers étaient proches de l'embarcadère, lorsqu'ils entendent une jeep qui ralentissait. Lorsque le véhicule est à leur hauteur, ils se tournent et aperçoivent deux superbes afats de l'armée américaine. En coeurs les fille s'écrient :
* "alors la France, toujours l'amour....",
* "toujours l'amour",
répondirent les matafs.
Mais il était l'heure de rentrer à bord !.

Avant de quitter Shanghai, nous embarquons un contingent de soldats français et leurs familles qui stationnaient en Chine. (Nombre d'entre eux ont des épouses russes).

Retour vers la Baie d'Along. Nous essuyons à hauteur de Hong Kong, une queue de typhon qui nous a violemment secoués. Spectacle grandiose et terrible d'une mer où toutes les puissances de l'univers semblaient être au rendez-vous. Il paraît que des cargos ont été jetés à la côte. Nous apprécierons le calme de la baie d'Along pour 48 heures, avant de reprendre la route pour Saïgon.

Noté sur les évènements survenus au cours du mois d'octobre 1946 :
* appareillage de Saïgon avec 300 hommes de troupes, destination le Tonkin,
* nous essuyons une forte tempête en cours de route,
* arraisonnement de 2 jonques,
* arrivée le samedi en baie d'Along. A bord, un concert est donné le soir par la musique des équipages. Une dame de la croix rouges d'Haiphong est invité,
* Lundi, appareillage en marche forcée pour les îlots Kito-Tao, à une chasse-poursuite de contrebandiers, avec le concours de l'Aviso Savorgnan de Brazza,
* bombardement de l'île Norway dans le golfe du Tonkin;
* retour en baie d'Along, embarquement d'un patronage femmes-enfants qui seront déposés le lendemain à Tourane.

Réfugiés dans les montagnes. Les soldats isolés (anecdote)
Les allées et venues des missions Saïgon Tonkin de sont pas toujours émaillées du même tableau, même si dans le cas général, nous nous trouvons à bord avec tous les types d'armes de la coloniale aux légionnaires. Lors des retours sur Saïgon et c'est souvent le cas, le retour se fait avec des familles de civils vietnamiens, avec femmes et enfants.

Nous avons eu un jour des passagers un peu particulier. Une histoire qui ressemblerait plutôt à un conte. Ses origines remontent à la guérilla qui a opposé n contingent de troupes vietnamiennes de l'armée française à l'armée d'occupation japonaise. Contraints au replis, certains purent parvenir à se réfugier en quelques endroits perdus dans les montagnes de la frontière avec la Chine. Ils y demeurèrent longtemps en autonome, à l'écart du monte. (Nous ne savons ici comment fut connue leur présence). Toujours est-t'il que nous en venons au sujet...

Un jour, l'autorité de Saïgon leur fit parachuter dans la meilleure intention san doute, un container de billets de banque. Il est dit qu'ils ne surent qu'en faire et que le "papier" servit à tous usages ; même à être brûlé, à ce que l'on dit.

Ces hommes ayant finalement quitté leurs lieux sauvages, se sont trouvés être embarqués en baie d'Along, à bord du Suffren. Nous avons donc hérité de passagers "pas comme les autres". Lorsque des âmes aimables les informèrent gentiment que leurs billets étaient authentiques, ils se mirent très vite au goût de la civilisation et nous avons vu nombre d'entre eux passer leur temps assis sur le pont, à deux ou quatre et s'adonner avec une passion féroce aux jeux d'argent.

La situation
Les évènements allant en se dégradant,le Général Leclerc fait part de la situation politique à Maurice Schumann.

Le 6 juin, Leclerc, voyant que jouer franc jeu était inutile, a envoyé à Maurice Schumann, une lettre personnelle destinée à être lue par Bidault, dans laquelle il écrit :
* Hô Chi Minh est un grand ennemi de la France, le but poursuivi par lui-même et son parti est notre mise à la porte pure et simple

Nous avons en main tous les documents qui peuvent en faire foi : prolongation de la guerre civile, assassinats, tout est voulu et ordonné par lui. Ne vous laissez pas prendre par la sympathie et les artifices de langage que Hô Chi Minh et son équipe savent utiliser et manier à la perfection. *
* (Jacques De Folin. L'Indochine 193961955. La fin d'un rêve. Perrin. 1993. P. 151)
Le 21 octobre, le Général Laurentie adresse à notre gouverneur général, une lettre destinée au Ministre :
* "notre position en Cochinchine est devenue dangereuse.... à 5 km de Saïgon, tout français est certaine de se faire égorger". *
* (Jacques De Folin. L'Indochine 193961955. La fin d'un rêve. Perrin. 1993. P. 151)

L'affaire de Haiphong
Le pourquoi :
* le 20 novembre 1946 débute une futile affaire d'arraisonnement d'une jonque.
L'affaire prend des proportions et s'envenime en ville. En quelques minutes, tout un appareil de guerre vietnamien se déploie et ouvre le feu sur des militaires faisant tranquillement leur marché.

Les vietminhs ont élevé des barricades. Un escadron de l'armée est dépêché pour les faire dégager. Embusqué dans des bâtiments officiels, les vietnamiens ouvrent le feu sans avoir été attaqués. Les rebondissements suivis de quelques accalmies sont toujours à l'initiative des vietminhs.

Le 21 des efforts méritoires sont faits par une commission mixte pour faire cesser le feu... qui ne cesse pas du côté vietnamien.

Ce même jour, à Lang Son, les français avaient été autorisés à revenir par les accords du 6 mars. Le général Giap dira :
* "nous sommes admis l'occupation de Lang Son parce que Lang Son sera un piège pour les français". *
* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 289-290-191)
Côté Haiphong, le Colonel Dèbes commande le 23ème R.I.C.
C'est un dur et un lucide. Les vietnamiens le supportent mal. Ils ne parviennent pas à ruser longtemps avec lui.

Le 22, il envoie un ultimatum aux viets auxquels il donne un délai de réflexion trop court, selon le Général Morlières. Les vietminhs ayant refusé l'ultimatum, l'action se déclenche le 23 novembre à 10 heures du matin. *
* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 289-290-191)
Des papiers découverts au poste TU-VE (milice communiste) de la rue du commerce prouvent que l'état d'alerte perpétuel auquel les TU-VE étaient soumis, avait pris, à partir du 15 novembre une intensité inconnue jusqu'alors et que le "premier" incident serait "l'occasion attendue" pour déclencher une opération de grande envergure. *
* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266.
La cité de Haiphong dépassait les 100000 habitants. La défense du secteur comprenait 2 bataillons du 23ème R.I.C., les marins à terre, 2 escadrons blindés, 1 groupe d'artillerie et les feux du Savorgnan de Brazza, Du Dumont d'Urville et du Chevreuil. Les combats de rues se prolongent les 24 et 25. Dans la nuit, deux violentes contre-attaques vietnamiennes ont lieu, avec hurlements à la manière japonaise. Les viets lancent deux attaques contre le dépôt d'essence de la Shell. Dans les quartiers, les batailles sont âpres, les français ont été contraints d'évacuer le terrain d'aviation de catbi. Le 25 doivent intervenir à nouveau les artillerie terrestre et navale. *
* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 289-290-191)
Relevé des interventions des bâtiments de la Marine présents à Haiphong :
* le 23 novembre, le Brazza effectue un tir sur des concentrations de troupes dans la région de Lac-Vien,
* la Compagnie Marine Jaubert nettoie les blocs des maisons entre l'avenue Amiral Courbet et Song tam bac,
* des concentrations de troupes sur la rive gauche du Cua-Cam ont été harcelées et neutralisées par des tirs des bâtiments en rade. *
* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266.
* des concentrations de troupes en dehors de la ville ont été strafées par les spitfires,
* le 26 novembre, le Chevreuil a bombardé quelques villages autour de l'aéroport de Catbi,
* le 27 novembre, le Chevreuil a bombardé les villages de Ang Khé et Trong Hang, voisin de l'aérodrome,
* le 28 novembre, le Brazza et le Dumont d'Urville exécutent successivement 20 coups de 138 m/m sur le village d'Haiphong et sur Ninh-An,
* Le Suffren, alors qu'il débarquait les 500 hommes du bataillon de marche de la 9ème D.I.C. (troupe d'élite) est pris sous le feu des batteries d'"Appowan" qui commandent la baie. *
* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266.

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 262, 263, 265, 266.

Réflexion :
Dans son rapport d'appréciation de la situation militaire en date du 8 janvier 1947, le Général Leclerc déclarait :
* "nous avons donc devant nous une minorité, un parti solidement organisé, qui s'impose par la terreur, sans doute, mais qui s'impose depuis la pointe de C à Mau jusqu'au Tonkin et qui se proclame le porte-drapeau de l'idée nationale. Cette idée nationale, jointe à la xénophobie, à la haine du jaune contre le blanc, représente réellement un facteur peut être encore diffus dans la masse, mais existant néanmoins". *

* (Ph Héduy. L'histoire de l'Indochine. Le destin 1885-1954. SPL. P. 298)

UN TRANSBORDEMENT QUI N'EST PAS ORDINAIREe (anecdote)

Au large de la Cochinchine, le Suffren faisait route sur Saïgon. La mer était dure et le temps assombri. Bercé par la houle, l'Aviso Croix de Lorraine est à l'attente. Le Suffren s'en approche et stoppe en parallèle à une dizaine de mètres de l'Aviso.

De la Croix de Lorraine, un filin est lancé, que nos boscos attrapent promptement. Le filin est tendu entre nos deux navires et solidement capelé à bord du Suffren. De la Croix de Lorraine, une personne solidement harnachée prend place sur une petite nacelle suspendue au filin.

Côté Suffren, nos hommes hâlent précautionneusement le précieux fardeau. Au-dessous, les vagues et leur crête d'écume s'écrasent contre les coques. La nacelle arrive enfin à hauteur de notre bastingage où trois de nos gaillards aident l'arrivant à poser les pieds sur le pont.

Le Général Leclerc est à bord !

Le Suffren reprenait sa route pour Saïgon.

Un transbordement qui n'est pas ordinaire (anecdote)

LA SITUATION AU CENTRE ANNAM (rapport marine)

A la suite des évènements que nous avons connu à Haiphong, une tension sérieuse s'est développée dans le centre Annam, où 15000 vietminhs entourent la t^te de pont de Hué et Tourane avec l'intention manifeste de pousser les troupes françaises à la mer, au cas d'une reprise nette des hostilités au Tonkin. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome II (Août 1945 - Décembre 1946) pages 246.

Le 7 décembre à Hanoi, les français furent l'objet de violentes émeutes ou 300 personnes furent massacrées.

Ce même jour, le Suffren embarque 700 hommes qui arrivent fort à propos pour renforcer la garnison de Tourane. Car on peut se demander si sans cet apport, la garnison n'aurait pas été écrasée par l'attaque massive du 19 décembre. (Paru dans la revue maritime). *

* Revue maritime (Le retour du Suffren juin 1947). Page 744.

Dégagement du secteur Tourane, Hué, Quang Tri (du 20 décembre au 4 février). *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome III (Janvier 1947 - Décembre 1949) pages 252.

Une opération ayant pour but le dégagement de Tourane et de Hué a été déclenchée le 20 décembre 1946. En raison des nombreuses coupures de la route coloniale n° 1 reliant Tourane à Hué (ponts sautés, éboulis à flanc de montagne, abatis d'arbres, barricades, blockhaus, etc...) cette opération a revêtu un caractère "amphibie" particulièrement intéressant.

Pour gagner le temps nécessaire à la réfection des coupures de la route et désorienter l'adversaire en opérant sur ses arrières, une série de débarquements en festons fut décidée le long de la côte et dans les lagunes côtières, nombreuses et étendues dans cette région de la côte d'Annam.

mission de la marine était triple :
* assurer l'appui de feu le long de la progression,
* effectuer des mouvements de matériel et de personnel à Tourane et aux points de débarquement prévus.
* effectuer des opérations de festonnage par les lagunes de Can Hai et de l'est.

Les obstacles à surmonter étaient nombreux :
* nature des plages se prêtant mal aux accostages des engins amphibies en raison de la faible pente,
* mauvaises conditions météorologiques : mousson de nord-est créant sur les plages une mer dure avec houle longue et temps à crachin,
* diversité et abondance du matériel à débarquer.

Pendant la première période, le Tourville, le Suffren et le Savorgnan de Brassa, le Chevreuil, le DUmont d'Urville et la Croix de Lorraine ont appuyé de leur artillerie les troupes de l'armée combattant à terre. La deuxième période, du 18 janvier au 4 février, fut celle de la marche sur Hué et des débarquement en festons.

L'appui de feu a été assuré :
* aux troupes progressant le long de la côte,par le Tourville, le Suffren, le Dumont d'Urville et le Chevreuil,
* aux troupes de secteur de Tourane, par le Chevreuil, le Tonkinois et le Jules Verne.
* Lors des débarquements, par l'ensemble des bâtiments présents sur les lieux de débarquement. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome III (Janvier 1947 - Décembre 1949) pages 253

Le premier débarquement s'est effectué le 18 janvier par beau temps, mais avec houle longue du secteur nord-est causant de gros rouleaux :
* 240 hommes, dont une section de plage du Suffren, furent débarqués au jour par un L.C.T. et trois L.C.M. dans l'anse du Bai Chuoi à dix milles environ dans le nord-ouest de Tourane, sans préparation d'artillerie.
*310 hommes, dont une section de plage du Tourville, ainsi que 18 tonnes de matériel furent débarqués à la page de An Cu (entrée de la lagune de Phu Gia) par un L.C.T. et trois L.C.M. après une opération d'artillerie par le Tourville, le Dumont d'Urville, le Chevreuil et un L.C.I.

Ces deux opérations furent complétées le lendemain par la mise à terre, à l'intérieur de la lagune de Phu Gia, de 80 tonnes de matériel et 50 hommes du Génie au moyen d'un L.C.T.

Le deuxième débarquement a commencé le 20 janvier dans la baie de Chon May à 10 milles environ au nord-ouest de l'anse de Bai Choi. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome III (Janvier 1947 - Décembre 1949) pages 253.

Dés le premier jour par beau temps et petite houle du nord, 1050 hommes, dont les sections de plage du Tourville et du Suffren, furent débarqués par un L.C.T. et deux L.C.M. avec l'appui de feu du Suffren, du Dumont d'Urville, du Chevreuil et des engins de débarquement. *

La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome III (Janvier 1947 - Décembre 1949) pages 253.

En préambule aux opérations de grande envergure précitées, le 2 janvier, la section de débarquement du Suffren relève celle du Savorgnan de Brazza dans l'îlot de l'observatoire.

Les 4 et 12 janvier, avec le concours de guidage de l'aviation, nous effectuons des tirs de 203 sur Quang Ngai. Nos canons auraient porté sur une distance de 48 km. Nos canonniers auraient-ils voulu concurrencer la "Grosse Bertha" ? (1918).

Le 17 janvier, le Suffren a mouillé l'ancre dans la baie de Tourane. Les collines du "Col des nuages" surplombent la baie. Dans la matinée, le courant fait pivoter le Suffren autour de son ancre. Selon les calculs, à midi, les tourelles des cannons du 203 à l'arrière, devront se trouver dans l'axe de tir pour détruire le fortin japonais qui est situé au sommet du col et qui est un excellent point d'observation.

Au micro, une voix annonce :
* "aucune personne ne doit se trouver sur les ponts, les serveurs de la tourelle 3 doivent se rendre à leur poste de combat par l'intérieur de la tourelle"
Aucun mouvement ne doit être perçu de l'extérieur. Enfin, les tapes de boche des canons ne seront pas retirées. A midi précisément, l'ordre de feu est donné. Dans un vacarme assourdissant, les canons tirent ensemble sur le fort.

Au petit jour, le lendemain matin, une équipe dirigée par un officier marinier, a quitté le bord et est allée escalader le col des nuages jusqu'au fort. Le soir, à leur retour, ils ont déclaré que nos tirs avaient tué une vingtaine de soldats japonais. L'officier (un toulonnais) a ramené quelques petits morceaux des obus que nous avons tirés. Ces morceaux d'acier de couleur noirâtre ont été cassés en biseaux par l'explosion ; ils sont tranchants comme des rasoirs.

Les jours qui suivirent, le Suffren effectue 92 tirs de 203 "préparatoires" sur le versant sud du Col des nuages. *

* La Marine Française en Indochine de 1939 à 1955. Etat-major de marine service historique tome III (Janvier 1947 - Décembre 1949) pages 252.

L'ensemble de ces opérations a été le plus important en puissance de feu et en durée que nous ayons réalisé lors des différents engagements.

Le 29 janvier, le Suffren repart pour Saïgon en tirant au passage du Tuy Hoa (Cap Varella).

Pendant que l'on s'étripait de part et d'autre, sur les rives du 16ème parallèle, le monde de filous et des affaires profitait du scandale des piastres (la piastre à 10 francs convertis à 17 francs selon les places de changes).

Dans son livre "Récits de la décolonisation", Pierre Messmer, révolté, écoeuré, a dénoncé le trafic de ce scandale, qui selon ses termes :
* "s'étendait comme les bras d'une énorme pieuvre". *

* (Pierre Messmer. Les blanc s'en vont. Albin Michel. 1998. P. 213)

Naturellement, de tout cela, nous n'en savions rien au-dessus de nous !

Honneur, Drapeau, Patrie, qu'en est-il de tout cela ?

Affligeant !

LA NUIT DU 31 DECEMBRE 1946 (anecdote)

En mer, à hauteur de Nha-Trang...

En d'autres lieux, cette nuit aurait été un soir de réveillon, mais celle-ci fût passablement mouvementée.

Cette nuit était d'encre, lorsque le Suffren repère un cargo qui navigue tous feux éteints. Les feux réglementaires de signalisation sont éteints également.

Par signaux scots, le Suffren envoie ses messages en direction du cargo. Pas de réponse ! Plusieurs tentatives, toujours pas de réponse ! et le navire continue sa route. A bord, l'armement du 75 est appelé à son poste :
* 1ère salve de canon est tirée à l'avant du cargo. Attente, situation inchangée,
* 2ème salve, l'obus fait son plouf dans l'au à l'avant du navire. L'appel par scots continue, toujours négatif,
* 3ème salve ! l'armement d'une batterie de 40 mm est à son poste, les pièces sont chargées. L'un des deux grands projecteurs que nous avons sur le spardeck est allumé et il éclaire le cargo dans sa totalité. Sa coque est noire et les superstructures blanches.

Les canons de 40 se mettent en action, le cargo continue "mine de rien". La trajectoire lumineuse des obus traçants et multicolores donnent l'effet d'un feu d'artifice meurtrier. Les tirs sur la coque restent insensibles. Lorsque les canonniers effectuent un léger décalage en hauteur, d'un seul coup tout le cargo s'illumine comme un 14 juillet et stoppe enfin.

Une chaloupe du Suffren est mise à la mer, la section de fusiliers marins du bord va aborder le cargo et exécuter les consignes d'usage.

C'était une fête de fin d'année pas comme les autres.

Le Suffren arrive le 2 février à Saïgon et repart pour la France le 18.

Nous ferons les escales habituelles, plus une à Pondichéry, notre plus beau comptoir des Indes, où le coeur bat toujours très fort pour la France. Ils furent des premiers à rejoindre le Général de Gaulle aux jours sombres de notre histoire. Une deuxième escale à Djibouti. Enfin, une escale à Alger, avec remise de décorations.

PAVILLON HAUT

Le 24 mars 1947, après avoir franchi une méditerranée très agitée, le Suffren navigue à présent dans les eaux territoriales françaises. Toulon est proche, a bord règne l'effervescence du retour au bercail, lorsque de la passerelle l'un des répétiteurs du système du girocompas tombe en panne.

Aussitôt les électricien s'affairent auprès d'un court circuit. Les derniers instants de navigation vont se faire au compas magnétique avec confirmation par téléphone au central gyrocompas. Ce n'est pas le moment de plaisanter avec les hommes de la passerelle.

Au moment où se produit cette circonstance désagréable, nous sommes croisées par un bâtiment de guerre américain. Un peu fort de prétention demande à ce qui lui soit communiqué notre nationalité, notre nom et à confirmé par scot.

De notre présence française en Indochine,l'attitude des américains ne nous est pas restée des meilleurs souvenirs.
Le radio demande au commandant :
* "Commandant que doit t'on répondre ?"
* "Répondez Merde
entendu par un témoin
A cette cinglante réponse le commandant fit suivre une mise au point :
* "nous sommes dans nos eaux territoriales, ce serait à nous de vous le demander"

Le Suffren franchit l'entrée de la rade de Toulon, c'est la France !

A son arrivée à Toulon, le 24 mars, le Suffren a été salué et félicité au nom du Ministre et du C.E.M.G. par le Vice Amiral Major Général de la Marine.

Notre chapitre des anciens du Suffren s'achève.

Nous avons essayé de réunir les principaux éléments qui nous ont marqués durant cette période en Indochine.

Au terme de ce récit, nous n'oublions pas pour autant nos camarades des autres unités marines, qui ont participé comme nous et au même titre, aux opérations que les circonstances imposaient.

Nous pensons tout particulièrement à nos collègues du Triomphant qui ont eu à subir les coups les plus rudes de l'ennemi, lors de l'engagement d'Haiphong, de même qu'à ceux du Gloire et de l'Emile Bertin qui ont eu respectivement deux ou trois morts à leur compagnie de débarquement.

Le 18 février 1947, nous avons quitté les rivages de l'Indochine, avec la joie certaine de revoir la France, la mère Patrie, mais aussi la tristesse de quitter un Extrême Orient qui nous a conquis. Conquis par la sensibilité et les mystères de ce peuple vietnamien.

Nus avons aussi éprouvé du regret de quitter les personnes qui nous ont apporté affection et amitié.

Au mois de mars 1996, avec Robert Laguille aussi ancien de l'aéro et grâce aux anciens de l'Aéronautique navale en Indochine, soit prés de cinquante années plus tard, nous sommes retournés à ce Vietnam d'aujourd'hui. Nous avons été agréablement touchés par l'accueil chaleureux que nous ont réservé les vietnamiens, tant à Hanoi qu'à Hué ou Saïgon.

Réciproquement, de par sa personnalité et la chaleur des morts prononcés, le Président des anciens de l'Aéro a su en toutes circonstances, pendant ce voyage "retour" exprimer nos sentiments à l'égard de tous les vietnamiens qui nous accueillaient.

Lors de ce nouveau périple, par notre présence et notre coeur, nous avons certainement contribué à l'image que nous souhaitons donner de notre Pays.